La Maison Tellier

par

Le réalisme

À la suite de son maître Gustave Flaubert,Maupassant a ancré son œuvre dans le réalisme, genre littéraire qui tente dereprésenter le plus fidèlement possible la réalité. Comme souvent, Maupassantsitue son récit en Normandie, dans un milieu populaire et laborieux, enl’occurrence un milieu rural, à Virville, et provincial, à Fécamp. La MaisonTellier est un véritable récit ethnographique. Le lecteur est promené aucœur de lieux spécifiques, et tout d’abord la maison close. C’est un monde quia disparu aujourd’hui. En outre, Maupassant emmène le « bataillonvolant » de Mme Tellier en un lieu totalement à l’opposé de ce qu’est unemaison close : une église de village, pour assister à une communion. Et,une fois encore, le récit prend une dimension ethnographique, sur les mœursreligieuses dans la Normandie rurale d’autrefois.

Maupassant brosse une succession de tableauxd’un réalisme saisissant qui donnent au lecteur une image authentique del’action, plantant un décor et campant des personnages à mille lieues desfresques romantiques. La « maison » est décrite, physiquement et àtravers ses fonctions, ainsi que son personnel. Puis l’on prend le train, et l’oncroise un couple de paysans dont le portrait plonge le lecteur dans un tableauqui pourrait être de Courbet tant il est criant de vérité :« L’homme, vieux paysan, vêtu d’une blouse bleue avec un col plissé, desmanches larges serrées aux poignets et ornées d’une petite broderie blanche,couvert d’un antique chapeau de forme haute dont le poil roussi semblaithérissé, tenait d’une main un immense parapluie vert et de l’autre un vastepanier qui laissait passer les têtes effarées de trois canards. La femme, raideen sa toilette rustique, avait une physionomie de poule avec un nez pointucomme un bec. » Une fois débarqué avec la troupe de Mme Tellier, le lecteurgalope à travers les « colzas en fleur » qui sont « une grandenappe jaune ondulante d’où s’élevait une saine et puissante odeur, une odeurpénétrante et douce, portée très loin par le vent » : c’est une fêtedes sens à laquelle le réalisme convie le lecteur. Vient ensuite Virville, toutpetit village de Normandie : une dizaine de maisons forment une uniquerue, avec ses petits commerces : « le boucher, le menuisier, lecafetier, le savetier et le boulanger ». Et, tout au bout, l’église« entourée d’un étroit cimetière […] bâtie en silex taillé, sans styleaucun, et coiffée d’un clocher d’ardoises ». C’est là que se déroule lacérémonie annuelle de la communion des enfants qui, par cet acte de foi,entrent dans la communauté des adultes. Le processus est minutieusement décrit,avec d’abord l’Angélus, « la petite cloche de l’église sonnant à toutevolée », les femmes « apportant avec précaution de courtes robes demousseline empesées comme du carton, ou des cierges démesurés, avec un nœud desoie frangée d’or au milieu ». Les adultes sont « en tenue de fêteavec une physionomie gauche et ces mouvements inhabiles des corps toujourscourbés sur le travail ». Vient ensuite la cérémonie proprement dite, etses enfants portant leur cierge, les chantres vêtus de chasubles aux couleurséclatantes, la clochette qui tinte et rythme l’office, et le prêtre qui« circulait lentement devant le tabernacle d’or, faisait des génuflexions,psalmodiait de sa voix cassée, chevrotante de vieillesse, les prièrespréparatoires », tandis qu’un instrument à vent d’autrefois, le serpent,fait entendre sa voix de baryton. Les chants, comme le Kyrie, résonnent,et les formules latines – «  Orate, fratres » – sontclamées – en ce temps-là, la messe se disait en latin – puis les enfants sontaccueillis au sein de l’Église. La cérémonie touche à sa fin, et c’est lasortie de la messe, « une cohue bruyante, un charivari de voies criardesoù chantait l’accent normand ». Il est temps de rejoindre le repas de fête,puis de quitter Virville pour retourner à Fécamp, au trot endiablé du bidet deJoseph Rivet, sous le regard de « quelque casseur de cailloux [qui] seredressait et regardait, à travers son loup de fil de fer, cette carrioleenragée et hurlante emportée dans la poussière » : Maupassant campe,une fois de plus, son tableau dans une réalité proche de celle de Courbet.

Quand Maupassant ramène son lecteur à Fécamp,c’est un tout autre spectacle qu’il lui montre, celui des bourgeois frustrésd’avoir manqué une unique soirée à la « maison », qui se déchaînentet perdent toute mesure : « M. Poulin, l’ancien maire, tenait Rosa àcheval sur ses jambes », « Fernande, étendue sur le sofa, avait lesdeux pieds sur le ventre de M. Pimpesse, le percepteur, et le torse sur legilet du jeune M. Philippe ». Surgit M. Tourneveau, qui ne s’embarrassepas de cérémonies et emporte une prostituée dans ses bras pour consommer toutde suite. Après Courbet, c’est Toulouse-Lautrec.

Le réalisme sobre de Maupassant offre untableau vivant, où tous les sens, ou presque, sont sollicités. Nous allons voirque ce réalisme permet un décalage et engendre une ironie comique qui parcourtla nouvelle.

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