La Maison Tellier

par

La prostitution

À la fin du XIXe siècle, lesprostituées exerçaient leur industrie dans des maisons spécialisées, dites« maisons closes ». Elles recevaient les clients dans un cadre légal,sous la direction d’un patron ou d’une patronne comme Mme Tellier. La maisonétait connue comme telle dans la ville, et pouvait être vue comme un lieu desocialisation pour certains hommes qui se réunissaient là, hors de leur cerclefamilial. La police surveillait de près ces maisons, dont les« ouvrières » devaient obligatoirement voir un médecin trèsrégulièrement. Ceci posé, la joie de vivre n’était pas au rendez-vous pour les« filles » qui étaient, comme l’écrit Maupassant, une « marchandisehumaine ». L’écrivain, qui a souvent utilisé les services des prostituées,les met en scène dans plusieurs nouvelles, dont les plus connues sont Boulede Suif et La Maison Tellier. Cette dernière nouvelle permet aulecteur d’aujourd’hui de porter un regard sur un monde disparu en France depuis1946.

L’incipit de la nouvelle donne au lecteur unepremière image, bonhomme et apaisée, de ce qu’est la maison Tellier :« On allait là, chaque soir, vers onze heures, comme au café,simplement. » « On » désigne bien sûr des hommes :« non pas des noceurs, mais des hommes honorables, des commerçants, desjeunes gens de la ville ». Pour quoi va-t-on chez Mme Tellier ?« On prenait sa chartreuse en lutinant quelque peu les filles, ou bien oncausait sérieusement avec Madame, que tout le monde respectait. Puis onrentrait se coucher avant minuit » ; ne dirait-on pas la descriptiond’un cénacle, d’un cercle littéraire ou politique ? L’activité principale,la seule qui vaille, n’est mentionnée qu’à la fin, voilée par lesous-entendu : « les jeunes gens quelquefois restaient ». Cettedescription est celle qu’en aimeraient faire les « hommeshonorables » qui fréquentent les lieux : nulle mention explicite deprostitution, de commerce de chair, d’échange d’argent. Cette vision estmalhonnête car elle couvre d’un voile hypocrite l’activité de la maisonTellier. Maupassant choisit ce décalage : le lecteur, les clients, tout lemonde sait quelle est la réalité. Il choisit de donner un point de vue quiestompe les contours d’une réalité qu’on peut juger sordide. Ce procédé luipermet de tout dire, de ne rien cacher, en restant convenable. Il va luipermettre de se montrer ironique et d’égratigner les bonnes gens qui toisentles prostituées du haut de leur respectabilité.

La Maison Tellier est une petite« maison » de province, divisée en deux parties : lerez-de-chaussée pour les marins du port, qui viennent boire en compagnie dedeux filles qui les poussent à la consommation, et l’étage réservé auxbourgeois de Fécamp. On y cause, on y savoure liqueur et champagne, et on yreste parfois un peu, comme l’écrit pudiquement Maupassant. Travailler dans untel endroit n’a rien d’honorable mais Maupassant précise que « le préjugédu déshonneur attaché à la prostitution, si violent et si vivace dans lesvilles, n’existe pas dans la campagne normande. » On hérite la maisonclose comme on hériterait une mercerie : c’est un commerce comme unautre ; le couple Tellier tenait autrefois une auberge, et devenir patronsde la « maison » de Fécamp a été une ascension sociale.

Si l’on en croit Maupassant, la maison Tellierest à ce point nécessaire à la cité que sa fermeture, même provisoire, provoquedes troubles à l’ordre public : les bourgeois se disputent, les marins sebattent, rien ne va plus. La fermeture de ce lieu perturbe profondément labonne marche des choses : sans ce défouloir où les hommes donnent librecours à leurs instincts qu’on dit les moins nobles, la mécanique de la sociétéest grippée. L’ordre ne revient que quand Mme Tellier est de retour,accompagnée de ses ouvrières, son « bataillon volant », comme lareine Catherine de Médicis avait son Escadron Volant de filles légères.Vingt-quatre heures sans maison Tellier, c’est énorme pour les clients, quiretrouvent leur lieu de plaisir avec une telle joie que c’est une totaledébauche qui éclate : « Au rez-de-chaussée les voix tapageuses deshommes du port faisaient un assourdissant vacarme » tandis qu’à l’étage,le champagne coule à flot, et l’on se frotte aux filles sans pudeur niretenue : M. Tourneveau saisit Raphaëlle « d’un enlacementformidable et, sans dire un mot, l’enlevant de terre comme une plume, iltraversa le salon, gagna la porte du fond et disparut dans l’escalier deschambres avec son fardeau vivant, au milieu des applaudissements. » On nes’embarrasse pas de fausse pudeur : on est venu pour consommer et on nes’en cache pas. L’acte lui-même est évoqué, et par une métaphoregaillarde : aller s’isoler avec une fille devient « voir dormirMonsieur Poulin », qui s’est endormi après (ou pendant ?) laconsommation de l’acte sexuel.

Cependant, Maupassant ne trompe pas sonlecteur : ce qu’il décrit de façon plaisante est sordide et considérécomme tel par les consommateurs respectables. Le commis-voyageur Porteballetutoie les filles car, à ses yeux, elles ne sont pas dignes d’être vouvoyées,et se montre finalement grossier avec elles. Quand les employées de Mme Telliermontent dans le train du retour, le wagon s’en trouve plein d’une« marchandise humaine » : Maupassant ramène la prostitution aurang de commerce proche de l’esclavage. Quant à l’honorable M. Philippe,il avertit M. Tourneveau du retour des pensionnaires de la maison Tellieren des termes qui ne laissent aucun doute quant au peu de considération qu’il apour les filles : « Chargement de morues retrouvé ». Lelecteur averti n’ignore pas que le terme « morue » désigne, de trèsvulgaire façon, la prostituée.

Maupassant porte un regard réaliste sur laprostitution. Il ne blâme ni n’approuve, mais sa sympathie va vers ces femmesqui faisaient commerce de leur corps. La preuve en est donnée quand il offreune touchante description de Rosa non plus en professionnelle mais en gentillenounou qui rassure la filleule de Mme Tellier : « Elle l’amena dansson lit bien chaud, la pressa contre sa poitrine en l’embrassant, la dorlota,l’enveloppa de sa tendresse aux manifestations exagérées, puis, calméeelle-même, s’endormit. Et jusqu’au jour la communiante reposa son front sur lesein nu de la prostituée ». Pureté et vice mêlés forment ici un tableauédifiant. 

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