La Modification

par

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Michel Butor

Michel Butor est un écrivain français né à
Mons-en-Barœul, dans la banlieue de Lille, en 1926. Il est surtout connu pour
ses essais et son roman La Modification
qui remporte le prix Renaudot en 1957.

Son père, qui travaille dans les chemins de
fer, est un amateur de divers arts graphiques – gravure sur bois, aquarelle –
et influencera sans doute le jeune Michel, qui une fois écrivain collaborera
avec de nombreux peintres. Les avantages dont il bénéfice de par la profession
de son père lui donnent le goût du voyage. Il fait des études de lettres et de
philosophie à Paris, travaille un moment comme secrétaire de Jean Wahl pour le
Collège de philosophie — poste idéal pour confronter sa pensée à celle des
penseurs contemporains –, et après plusieurs échecs au concours de l’agrégation
de philosophie, une réforme de l’enseignement égyptien est l’occasion pour lui
de se faire professeur de l’autre côté de la Méditerranée, avant d’occuper un
poste de lecteur à Manchester.

C’est aux éditions de Minuit qu’il publiera
ses premières œuvres, dans lesquelles il tente tout à la fois de se démarquer
du roman traditionnel tout en ayant l’ambition de faire un tableau du monde
contemporain.

On affilie coutumièrement Michel Butor – avec
Claude Simon, Nathalie Sarraute, Alain Robbe-Grillet et Robert Pinget – au
mouvement littéraire du Nouveau Roman, où l’attention se porte davantage sur le
contexte de l’histoire principale que sur l’intrigue elle-même, dont
l’importance est diminuée si elle est conservée. Mais il s’agit d’une
association abusive dans le sens où Michel Butor, très vite, a expérimenté en
solitaire. Il a d’abord voulu marier la volonté de conscience des surréalistes
au pseudo-réalisme du mouvement, avant de s’intéresser aux faubourgs des genres
littéraires, où s’entremêlent poésie, critique et fiction. Dans son Intervention à Royaumont (Répertoire I), Butor dit sa foi de ses
débuts en l’accord de la philosophie et de la poésie dans le roman. Très
influencées par les surréalistes et les grands poèmes de Breton, ses œuvres de
jeunesse emploient abondamment la métaphore ; l’écrivain y réfléchit à la
structuration du monde des images.

Son premier roman, Passage de Milan, en 1954, expose au fil de douze chapitres le
quotidien des habitants d’un immeuble à Paris, et ce sur une plage de douze
heures. Le récit, organisé, comme le bâtiment, en cellules, fait accéder aux
vies des gardiens du rez-de-chaussée comme du peintre sous les toits au travers
de monologues et de rêves. Une telle structure permet de mettre en avant
l’interdépendance de tous les éléments. Alors que la coloration du récit est
d’abord néoréaliste, on tombe dans le fantastique à l’occasion d’un assassinat.
Cette organisation nouvelle du récit semble pointer l’insuffisance du système
réaliste et impliquer chez l’auteur le devoir moral de provoquer chez son
lecteur l’acquisition d’une nouvelle conscience.

Ce sont des formes didactiques et épiques que dit
viser l’auteur ; pour lui, le roman peut être le lieu d’une prise de
conscience de la réalité par elle-même, propre à mener à la critique et à la
transformation.

L’auteur nous plonge dans la ville fictive de
Bleston-on-Slee à l’occasion de la publication de L’Emploi du temps en 1956 ; le jeune stagiaire Jacques Revel,
alors en Grande-Bretagne, retrace son existence depuis qu’il y est arrivé
quelques mois plus tôt, à travers un journal qui n’est pas tenu le weekend,
occasion pour l’auteur de semer son lecteur au gré d’ellipses et d’analepses.
La ville fonctionne comme un véritable protagoniste du roman, car Jacques
Revel, qui pense avoir tenté de tuer quelqu’un, part dans une quête où il
fantasme l’existence des habitants.

En 1957, La
Modification
retrace le cheminement de pensée d’un homme parti en train
rejoindre sa maîtresse à Rome. Cette plongée dans ses réflexions permet au
lecteur de suivre les inflexions de sa volonté et de voir ses désirs s’altérer.
Le vouvoiement constant fonctionne comme une adresse au lecteur qui ne peut que
se trouver impliqué par la contention de l’esprit du narrateur.

En 1960, dans Degrés, Pierre Cernier, le narrateur initial – qui sera relayé par
deux adjuvants –, tente de retranscrire un cours sur « la découverte et la
conquête de l’Amérique » donné dans un lycée à Paris. À nouveau, comme dans
La Modification, il s’agit pour le
lecteur de suivre le trajet d’une conscience naviguant à travers le paysage de l’enseignement
secondaire français réuni dans un espace mental.

Mobile en 1962 marque la rupture de l’écrivain avec l’écriture romanesque ;
les supports d’écriture de l’écrivain s’avèrent multiples, des éléments très disparates
peuvent lui devenir matière, entre encyclopédies, articles de journaux ou
descriptions de voitures qui mis ensemble forment des collages tentant de
donner une représentation personnelle des États-Unis d’alors.

On retrouve la volonté d’expérimenter de Butor
dans ses récits de voyages, comme dans la série Le Génie du lieu, ou dans les récits de rêves de sa Matière de rêves. Dans sa volonté de
créer des ponts entre les arts et de représenter au mieux la globalité du
monde, Michel Butor collabore abondamment avec des artistes issus de divers
milieux ; avec des peintres il est à l’origine de très nombreux livres
d’artiste ; avec des plasticiens il crée des livres-objets. Sa volonté de
faire d’une page un tableau où le regard du lecteur pourra errer le pousse à
user de tous les moyens de singulariser un livre par le jeu sur les marges, la
variation des corps typographiques ou en faisant fluctuer la couleur de ses
feuillets comme dans Boomerang
(1978).

Pour Butor, le but du roman est d’altérer peu
à peu la conception du monde du lecteur jusqu’à la renverser totalement, et
cela s’opère via la lente « modification » à l’œuvre dans la
structure du récit. Le didactisme dont se prévaut Butor ne relève donc pas d’un
enseignement ; il s’agit d’une proposition : le lecteur se voit suggéré
d’adopter un nouveau modèle d’élaboration intellectuelle. La dimension épique
vient de ce que l’individu dans son isolement n’est plus au centre du livre, qui
devient constitué de l’ensemble de ce que le personnage capte – en termes de
sensations et de connaissances – de la société et de l’histoire. C’est d’une
curiosité universelle dont il s’agit, qui ne dénigre par exemple ni les
climats, ni les modes de vie, et qui pour apaiser sa soif peut entreprendre des
supports aussi étonnants que des annuaires ou des catalogues de grands
magasins, le tout formant un magma de faits de société qui forme la nouvelle
psychologie du roman butorien.

Dans cette perspective, la position
« hors du système » permet de mieux le penser ; ainsi est mis en
avant le point de vue des Noirs dans L’Emploi
du temps
et Degrés, ou celui d’un
Égyptien à Paris dans Passage de Milan.
Comme ses personnages, l’écrivain se décentre, c’est même son devoir ; et
la structure de ses écrits acquiert la forme d’un réseau ; comme chez
Baudelaire, il peut simplement s’agit de mettre en valeur des correspondances.

La nouvelle conscience qui est visée par
l’entreprise ne peut être atteinte que si certains moyens sont mis en œuvre ;
Butor les étudie dans Répertoire,
œuvre divisée en cinq volumes de critique publiés entre 1960 et 1982, ou dans Essais sur les Essais (1968) où Butor
dialogue avec Montaigne, et dans de nombreuses œuvres difficiles à classer,
entre l’essai et la poésie.

Michel Butor prend sa retraite d’enseignant en
1991. En 2013, le Grand prix de littérature de l’Académie française lui est
décerné pour l’ensemble de son œuvre, qui se sera distinguée par un souci de
mettre en cause la compartimentation des genres littéraires, et une volonté de
faire siéger la critique au sein même du récit.

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