La Modification

par

De Paris à Rome

A/ Un lieu de la transition

 

         Le roman s’étend sur la durée d’un voyage en train : de Paris à Rome, le long voyage est décrit dans ses moindres détails, des passagers rencontrés par le narrateur aux paysages et gares traversés. Il débute lorsque le narrateur rentre dans le train, et s’achève au moment où le train s’immobilise enfin dans la capitale italienne. À cette première transition spatiale se superpose une transition psychologique : le narrateur commence son voyage avec une seule certitude, celle de son envie de vivre une vie libre avec sa maîtresse Cécile, et il en ressort ébranlé, décidé de ne finalement rien changer à son existence paisible. Le train offre d’autres possibilités de voyage : l’esprit erre pendant ce long trajet, et s’égare dans les nombreux souvenirs ou dans les vies fantasmées des compagnons de cabine du narrateur. La conscience navigue donc dans le temps et dans l’espace, évoquant des visions de familles, de villes, de rues, de musées et de tranches de vie.

« Vous regardez les points, les aiguilles verdâtres de votre montre ; il n’est que cinq heures quatorze, et ce qui risque de vous perdre, soudain cette crainte s’impose à vous, ce qui risque de la perdre, cette belle décision que vous aviez enfin prise, c’est que vous en avez encore pour plus de douze heures à demeurer, à part de minimes intervalles, à cette place désormais hantée, à ce pilori de vous-même, douze heures de supplice intérieur avant votre arrivée à Rome. »

Il n’est donc pas simplement question d’un train qui parcourt les rails pour atteindre Rome, mais aussi du train de pensées du personnage qui fait un trajet qui lui est propre, d’un état d’esprit à un autre.

 

B/ Deux vies, deux villes

 

         Le voyage établit un lien ténu entre les deux capitales, Paris et Rome, qui s’opposent en tout point, même si elles sont reliées par un long lacis de rails et qu’elles se retrouvent au creux des pensées du narrateur. Paris est la ville de la raison et de la vie rangée de bourgeois, où le narrateur a sa famille et sa place de directeur commercial, qui l’étouffe entre les carcans moralisateurs que lui imposent ses supérieurs. La société et la pression qu’elle fait peser sur les épaules d’un homme montent la garde dans le quartier du Panthéon, que l’homme a laissé derrière lui : « Toute cette demi-vie se refermait sur vous comme une pince ». Rome, la ville qu’il rejoint, méditerranéenne, évoque l’amour et la vie légère, sa vie d’adolescent qu’il veut retrouver. La vieillesse et la pesanteur des responsabilités derrière lui, à Paris, sont délaissées un temps lors de ses escapades amoureuses à Rome, où pourtant veille son entreprise, de laquelle il doit se cacher : « ah cette asphyxie menaçante, il fallait la fuir au plus tôt, respirer au plus tôt un immense coup de cet air futur, de ce bonheur proche ».

Le personnage ne se le cache pas, il fuit une ville, une vie, pour en rejoindre une autre qu’il estime meilleure pour lui. Mais cette fuite doit se faire dans la plus grande discrétion car personne de son milieu de travail, ou de son monde, ne doit apprendre ce qu’il dissimule : « cette place même que vous auriez fait demander par Marnal comme à l’habitude s’il avait été encore temps de retenir, mais non, que vous auriez demandé vous-même par téléphone, car il ne fallait pas que quelqu’un sût chez Scabelli que c’était vers Rome que vous vous échappiez pour ces quelques jours. »

 

C/ L’amour des rues

 

         L’homme est ainsi pris entre deux villes et deux femmes : une analogie métonymique se construit entre les pierres et les corps des femmes. L’amour qu’il porte à la ville de Rome devient presque charnel, et les nombreuses promenades à travers les places, les jardins et les musées finissent par instituer Cécile comme une statue parmi les autres, symbolisant la langueur et l’érotisme romain. Au contraire, la grisaille de Paris, les dures façades et la monotonie de l’appartement parisien sont à l’image d’une femme bourgeoise, sévère et sèche. Aussi, les femmes deviennent-elles les représentantes dans l’esprit de Léon Delmont de la ville qu’il fuit et de la ville qu’il aime. Et on aperçoit qu’il aime moins la femme que la vie qu’elle représente.

« Car s’il est maintenant certain que vous n’aimez Cécile que dans la mesure où elle est pour vous le visage de Rome, sa voix et son invitation, que vous ne l’aimez pas sans Rome et en dehors de Rome, que vous l’aimez à cause de Rome… »

Les descriptions de villes différentes tracent de véritables parcours, que le lecteur peut retracer, et ancrent le roman dans une spatialité omniprésente : l’esprit se représente, spatialement, des idées abstraites, et le récit construit la peinture de doutes et d’hésitations sous la forme d’un égarement dans les dédales des villes et de la mémoire. On comprend alors que l’amour du personnage pour Rome et son mépris de Paris est moins la manifestation de l’amour ou du mépris inspirés par les femmes qui y habitent que celle de son mal-être qui le pousse à fuir l’existence morne et malheureuse qu’il a construite à Paris.

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