La Modification

par

La posture narrative innovante

A/ La prédominance du discours

 

         Nous avons employé plus haut le terme de « récit ». Pourtant, l’adresse complexifie le choix d’un tel terme. En effet, le narrateur n’est en réalité pas le personnage : le « vous » met le lecteur dans la position même du personnage, et le narrateur s’adresse à son lecteur en lui disant ce qu’il fait. Il résulte de cette situation particulière d’énonciation un récit problématique, qui s’ancre dans une adresse. Normalement, le récit devrait être dépourvu de ces références à l’interlocuteur, mais ici, puisque l’interlocuteur est lui-même l’objet du récit, le roman se teinte d’une nécessaire dimension de discours.

« Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans votre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins. »

 

B/ Une représentation du lecteur

 

Cette projection du vécu du personnage, cette technique particulière de narration fait de la lecture de La Modification une expérience particulière. On a la sensation assez réelle de plonger dans l’esprit d’un autre ou de se voir imposer la pensée du personnage. Qu’il s’agisse d’une transposition du personnage dans le lecteur ou du lecteur dans le personnage, le résultat reste le même : La Modification est un livre dont le lecteur est le personnage.

« Vous avez l’impression qu’ils s’étaient tous entendus pour vous tendre un piège […] tout combiné pour bien vous persuader que vous étiez désormais un homme âgé, rangé, dompté, alors qu’il y avait si peu de temps que s’était ouverte à vous cette autre vie tout autre, […] cette autre vie dont celle-ci, celle de l’appartement parisien, n’était que l’ombre, et c’est pourquoi, vous cramponnant à la prudence malgré votre irritation, vous vous êtes appliqué à jouer leur jeu… »

         Cette représentation du lecteur construit alors une complexe identification : il devrait avoir le choix de s’identifier au personnage, de partager ses valeurs et hésitations. Mais ici, le narrateur oblige le lecteur à être un tel homme, qui se caractérise par une lâcheté et une hypocrisie peu sympathiques, peu dignes d’un héros. Butor offre une peinture désabusée de la nature humaine, et entraîne le lecteur dans la découverte de cette figure de lâche qui se trouve en chacun de nous, et lui fait suspendre son jugement. Il lui impose de partager de telles pensées et décisions, pour peindre une nature humaine vraie et pour lever les masques hypocrites des lecteurs – qui peuvent se penser d’ordinaire juges impartiaux, alors qu’ils ne doivent pas oublier de juger – s’ils le doivent absolument – en même temps que l’autre eux-mêmes, semble nous dire Butor, par égard pour une nature humaine faible qui n’épargne aucun de nous.

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