La Modification

par

Le mélange des lignes temporelles

A/ Entre passé et futur : un présent en suspension

 

         La conscience du narrateur n’est pas attentive au moment présent : tout comme sa vie est suspendue entre deux instances – entre lesquelles il doit choisir –, le présent s’efface devant le travail de l’esprit, qui se projette dans le futur et qui contemple le passé. Le récit est alors extrêmement complexe : les lignes temporelles se mélangent sans véritable hiérarchie, et le lecteur se perd dans le fouillis de la mémoire, pistant les différents indices pour reconstruire une histoire cohérente et chronologique.

« Cette fois-ci vous n’aurez pas besoin de retourner à l’Albergo Quirinal, ni de vous presser après le repas puisque vous rentrerez passer la soirée au cinquante-six via Monte della Farina, dans cette chambre que Cécile va bientôt quitter et que vous ne verrez plus qu’une ou deux fois par semaine par conséquent. »

         Les pensées qui occupent l’esprit de Léon tout au cours de cette lecture vont tantôt à la rencontre du bonheur futur et tantôt revisitent le passé. Il réfléchit longuement aux conséquences de l’acte qu’il envisage, il analyse les conséquences pour lui, pour ses enfants, pour son épouse, pour sa maîtresse. Mais il pense également aux bons moments dans le futur comme dans le passé, à la façon dont sa relation se construit avec l’Italienne, à la façon dont son mariage s’essouffle avec la Parisienne – autant de voyages de l’esprit à travers le temps qui semblent lui être imposés par les vingt-et-unes heures de trajet de Paris à Rome.

 

B/ L’écriture des souvenirs

 

         Butor tente ici de proposer une certaine écriture du souvenir, qui se rapproche du flux de conscience. Le souvenir ne se donnerait pas brutalement, comme un récit romanesque, mais se construirait par un travail complexe d’évocations et de divagations : on ne pourrait pas concevoir un souvenir isolé de tout, mais plutôt dans une intrication infinie de liens d’analogie, d’impressions, dans une atmosphère particulière. Ainsi, le présent est ici un tremplin vers les abîmes de la mémoire, et le narrateur déroule un fil infini qui le conduit des rues de Rome et de la petite chambre de Cécile à son voyage de noces.

         Ainsi la plus petite pensée, la plus petite image réveille dans ses souvenirs l’écho d’une expérience passée. Il suffit alors de peu de choses pour aller d’un sujet à l’autre, d’un moment à l’autre dans ce débat solitaire qui se déroule dans la tête de Léon Delmont. Un prénom renvoie au nom d’une place, ou à un moment particulier, et ainsi de suite.

« Vous recommencez à jouer à ce jeu qui vous est familier, donner un nom à chacun de vos compagnons de voyage […]. Quant au jeune couple, non, pas d’allusions littéraires, simplement Pierre et, voyons, Cécile est exclu, mais Agnès conviendrait très bien, Sant’Agnese in Agone, l’église de Borromini sur la piazza Navona. »

Parfois, seul l’emploi du temps permet de distinguer entre souvenirs, moments présents et projections futures dans les pensées du personnage. Michel Butor met bien en évidence les torrents qui déferlent dans nos esprits et qui emporteraient sans peine la conscience d’un autre dans un voyage assez confus.

« Le baiser vous apparaissait comme une fatalité à laquelle il vous était impossible de vous soustraire ; vous vous êtes levé brusquement et elle vous a demandé : « qu’est-ce qu’il y a ? ». La regardant sans répondre, sans plus pouvoir détacher vos yeux des siens, vous vous êtes approché d’elle doucement avec l’impression de tirer un immense poids derrière vous […]. »

 

C/ Le travail de l’imagination

 

         L’homme n’est pas seulement tourné vers le passé, le futur joue ici un grand rôle, composant une trame fictive à l’intérieur même de la fiction. La Modification se fonde donc sur deux récits seconds, celui du passé, mais surtout celui du futur, qui va lentement transformer l’état d’esprit de ce père de famille, lequel va finir par choisir de rester dans sa petite vie étriquée, car toute grande passion est vouée à cette décrépitude qu’il connaît déjà. Il se projette en effet vers le futur de sa vie heureuse, une fois que Cécile aura déménagé à Paris, et se rend compte que son expérience passée le met en garde contre la répétition fatale d’un schéma réaliste : celui de la mort progressive de la passion.

         « Cécile est sous le signe de cette énorme étoile, et que si vous désiriez la faire venir à Paris, c’était dans le dessein de vous rendre par son intermédiaire Rome présente tous les jours ; mais il se trouve que, dans sa venue en ce lieu de votre vie quotidienne, elle perd ses pouvoirs d’intermédiaire, elle n’apparaît plus que comme une femme parmi les autres, une nouvelle Henriette, dans cette espèce de substitut du mariage que vous aviez l’intention d’instaurer… »

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