Le ventre de Paris

par

Claude Lantier

Ce personnage fait partie de la lignée desMacquart : il est le fils de Gervaise, au centre de L’Assommoir.Comme pour sa sœur Anna, dite Nana, et ses frères Étienne et Jacques, un volumecomplet de la série des Rougon-Macquart lui sera consacré (L’Oeuvre).Il est le neveu de Lisa Quenu, mais ne fréquente guère sa tante : pourlui, la charcuterie est une « boîte à cancans ». C’est un garçonloyal et droit, qui prend Florent en sympathie, lui accorde son estime et letraite en camarade, même s’il ne partage pas les idées politiques de l’ancienforçat. Il ne mange pas à sa faim tous les jours car il n’est pas riche.

Il est artiste peintre et à ce titre, il estle porte-parole de Zola quand il s’exprime sur l’art de son temps. Zola, eneffet, a été critique d’art ; il a encouragé les jeunes peintres, sescontemporains, quand les critiques « classiques » les vouaient auxgémonies. Surtout, le meilleur ami de la jeunesse de Zola n’est autre que PaulCézanne. Zola a partiellement créé Claude Lantier à l’image de celui qui n’estencore, en 1873, qu’un jeune peintre à la recherche de son génie.

Claude Lantier est totalement inscrit dans sonsiècle et ne vit pas dans la nostalgie. Il est fou des Halles en lesquelles ilvoit la concrétisation d’un art nouveau. La généralisation du matériau qu’estle fer qui a remplacé la pierre d’autrefois permet toutes les audaces. Il vajusqu’à paraphraser le Frollo de Victor Hugo : « Ceci tuera cela, lefer tuera la pierre ». Les Halles, « c’est l’art moderne, leréalisme, le naturalisme, comme vous voudrez l’appeler, qui a grandi en face del’art ancien… » Naturalisme, le mot est lâché : Claude est à lapeinture ce que Zola est à la littérature. Il n’hésite d’ailleurs pas à laissers’exprimer son art autrement que par son pinceau. Sa plus belle œuvre, selonlui, est l’agencement qu’il réalisa un jour pour la vitrine des Quenu :« j’avais tous les tons vigoureux, le rouge des langues fourrées, le jaunedes jambonneaux, le bleu des rognures de papier, le rose des pièces entamées,le vert des feuilles de bruyère, surtout le noir des boudins, un noir superbeque je n’ai jamais su retrouver sur ma palette. » Évidemment, la grasseLisa, effrayée par l’explosion des couleurs qui envahissaient son étal, remitbon ordre à ce débordement artistique.

C’est lui qui explique à Florent sa théorie dela division du monde entre Gras et Maigres, selon une série d’estampes deBrueghel l’Ancien. Il a classé ses connaissances selon ce mode original. Onremarquera qu’il ne fait pas autrement que son cousin Pascal Rougon, médecin àPlassans, qui lui aussi classe inlassablement les membres de sa famille selonles manifestations de la névrose héréditaire et de l’alcoolisme.

Mais ce personnage sympathique est untourmenté : il est cyclothymique, la dépression la plus noire succède enlui à la joie. Il est frustré par son incapacité à achever l’œuvre qu’il a entête et crève ses toiles quand il ne parvient pas à représenter ce qu’ilressent. Ce visionnaire est incomplet : « il annonçait un artoriginal qu’il sentait venir, disait-il, et qu’il se rongeait les poings de nepouvoir révéler. » Le côté tragique du personnage de Claude est là, qui letuera dans L’Œuvre. Mais c’est à ce grand gaillard pour l’heure bienvivant, tonitruant porte-parole, à qui Zola laisse la conclusion duroman : « Quels gredins que les honnêtes gens ! »

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