Le ventre de Paris

par

Zola, peintre et chantre des Halles

Zola est opposé à l’Empire mais il esttotalement inscrit dans son siècle : entre les monuments du passé et ceuxdu présent, il choisit sans hésiter, comme le feront bientôt les peintresimpressionnistes qui peindront les gares modernes et les ouvriers au travail.Dans Le Ventre de Paris, Zola use de la métaphore du titre pour décrirele formidable monument élevé à l’indigestion impériale : les Halles.

Construites à partir de 1852, faites de fer,de fonte et de verre, elles sont pour Zola « une babylone de métal, d’unelégèreté hindoue, traversée par des terrasses suspendues, des couloirs aériens,des ponts volants jetés sur le vide. » À travers les péripéties et lespérégrinations des personnages, il fait découvrir les Halles au lecteur dansleurs moindres détails. Ce sont les bâtiments mais aussi les hommes :marchandes, forts à l’immense chapeau, acheteuses, et aussi les montagnes delégumes, les fleurs et les animaux, vivants ou morts. Pour Claude et pour Zola,les Halles sont un immense et superbe sujet de tableau : « lesmarchandes au petit tas sous leurs grands parasols déteints, les rouges, lesbleus, les violets, attachés à des bâtons, bossuant le marché, mettant leurrondeur vigoureuse dans l’incendie du couchant, qui se mourait sur les carotteset les navets. ». La chair morte des bêtes devient belle : « lesmous étaient d’un rose tendre, s’accentuant peu à peu, bordé, en bas, de carminvif ; et il les disait en satin moiré ». Lisa Quenu devient une idolepaïenne : « la blancheur de son tablier et de ses manches continuaitla blancheur des plats, jusqu’à son cou gras et à ses joues rosées oùrevivaient les tons tendres des jambons et la pâleur des graissestransparentes », « effigie de reine empâtée, au milieu de ce lard etde ces chairs crues ». Un poisson pourri devient « magnifique de tonsétranges ». Les bouquets que compose Cadine sont autant d’œuvresd’art : « les rouges y dominaient, coupés de tons violents, de bleus,de jaunes, de violets, d’un charme barbare ». Au delà de l’impressionnisme,c’est le fauvisme qu’annonce ici Zola.

Au visuel Zola ajoute l’olfactif : àpeine a-t-il échappé aux senteurs fades de la charcuterie que Florent estcontraint de supporter les étals de poisson et chacune de ses inspections aurayon de la marée tourne la tête au lecteur : « des senteurs de chairtournées se mêlèrent aux souffles fades de boue », « puanteur vague,douceur écœurante d’humidité », qui s’exhale sous l’ardent soleil en une« vapeur de marée pourrie » Le sommet olfactif du roman est atteintpar la description impitoyable des fromages, « cacophonie de soufflesinfects » qui mène le lecteur à un « vertige continu denausée ». C’est dans cette « explosion de puanteurs » que MlleSaget et Mme Lecœur échangent leurs malsaines confidences. La métaphore estnette : les paroles des deux commères sont infectes. De même, les Hallessont un monument à l’indigestion, au formidable et mauvais appétit du Paris del’Empire qui dévore à pleines mâchoires.

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