Le ventre de Paris

par

Florent

Ce doux garçon a été le fils chéri de sa mèrequi s’est saignée aux quatre veines pour financer ses études à Paris. À la mortde celle-ci, Florent a pris en charge son demi-frère Quenu, sacrifiant sesétudes et sa possible carrière. Devenu professeur impécunieux, martyrisé parses élèves, il prend soin du garçonnet, le regarde grandir, l’encourage dans savocation de cuisinier, puis de charcutier. Toujours vêtu de noir, il promène sadouceur dans les rues de Paris et se trouve mêlé, bien malgré lui, aux troublesde décembre 1851, quand Louis-Napoléon Bonaparte se proclame empereur lors d’uncoup d’État.

Condamné après une parodie de procès, cetagneau est exilé au bagne de Cayenne, sur l’Île du Diable, comme un criminel endurci.Là, il connaît la faim et le désespoir. Il souffre dans sa chair de labrutalité du régime qui s’exerce loin des yeux de la métropole. Hanté par unefurieuse nostalgie du pavé parisien, il s’évade et après un long péripledébarque un matin à Paris, aux nouvelles Halles, rongé de faim depuis des mois.Ce maigre personnage est jeté dans le ventre même de la capitale, parmi lesgras commerçants de ce haut lieu de la prospérité impériale.

Malgré sa douceur, que souligne son joliprénom, il ne sera jamais accepté. Il est « de caractère faible » eta « une face de paria ». Il accepte tout, se prive de sa partd’héritage au profit de son demi-frère qui le loge et le nourrit, apprend àlire et écrire au petit Muche, ne désire que vivre en paix. Il est d’unetimidité maladive qui le paralyse quand une confrontation s’annonce, alors ilcède à tout. Ce chaste est accusé d’entretenir une double liaison avec lessœurs Méhudin, ainsi qu’avec sa belle-sœur Lisa. Poursuivi par les ragotsorduriers des vendeuses de poisson qu’il est censé surveiller, il n’entendrien. C’est ce gauche et faible personnage qui a été traité comme un furieuxrévolutionnaire par le régime, et qui voudrait maintenant le renverser.

Car ce rêveur est épris de justice sociale etveut mettre à bas l’Empire. Alors il complote, s’exalte seul dans sa petitechambre en couvrant des pages et des pages de lignes fiévreuses, discute desheures avec quelques comparses dans un débit de boisson. Cet homme qui se pâmeà la vue de pigeons que l’on saigne met au point un coup de main qui devrait,croit-il, balayer le régime honni de Napoléon III. Le quartier des Halles toutentier le voit comme un dangereux activiste, un rouge prêt à briser lesvitrines, ruiner le commerce, ébranler la prospérité du moment. À ce titre, ilest poursuivi de la haine et du mépris des femmes des Halles, grasses personnesque sa maigreur qu’elles jugent malsaine rebute. Il est fin, délicat, il estleur antithèse. C’est un Maigre, c’est pourquoi tout ce quartier où règnent lesGras le rejette. Son demi-frère même, qui l’adore pourtant, choisit la quiétudede sa prospère échoppe plutôt que de le sauver.

Un seul personnage sait lire en lui : lepeintre Claude Lantier. Il voit en Florent un doux rêveur, un poète quis’enflamme en un songe qui ne sera jamais réalisé. Il est comme un des personnagesd’une estampe de Brueghel l’Ancien, représentant le combat des Gras et desMaigres : « les Gras, à table, les joues débordantes, chassant unMaigre qui a eu l’audace de s’introduire humblement, et qui ressemble à unequille au milieu d’un peuple de boules. » Ce Maigre, c’est Florent. 

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