Le vieil homme et la mer

par

Hemingway, le réalisme du style et la théorie de l'iceberg

Ernest Hemingway estun des grands représentants du réalisme dans la littérature américaine. C’esten exerçant le métier de journaliste, dans lequel les mots de trop et les phrasestrop longues sont bannis, qu’il a peaufiné son art. Ernest Hemingway a théorisécette forme d’écriture sous le nom de théorie de l’iceberg : l’écrivaindoit se focaliser sur les éléments visibles en surface, sans que les thèmessous-jacents soient jamais explicités. L’important n’est pas l’explicite, maisl’implicite. Dans Paris est une fête, il énonce la technique qui luidonne ce style direct, incisif, où chaque mot pèse de tout son poids :« Tout ce que tu dois faire, c’est écrire une phrase vraie. Écris laphrase la plus vraie que tu connaisses. » C’est ce qui lui fait éviter lesadverbes à répétition, les adjectifs enchaînés les uns aux autres, les envoléeslyriques et sonores. Ce qu’il écrit est vrai. Ce que recouvre cette vérité doitêtre trouvé par le lecteur.

En 1951, Ernest Hemingwaymaîtrise parfaitement son art. Après le semi-échec de son roman précédent Au-delàdu fleuve et sous les arbres, roman de plus de 250 pages, il choisit laforme resserrée de la novella, court roman d’environ cent pages. Saprose, précise et sans cesse contrôlée, doit être épurée comme une sculpture deBrancusi ou une abbaye cistercienne, afin de rendre la perception de la luttede Santiago plus profonde chez le lecteur. Hemingway a choisi de placer sonintrigue, très simple, dans un lieu et un milieu qu’il connaît bien :celui des pêcheurs de Cuba. Hemingway a lui-même eu l’occasion de se battre avecun marlin lors de parties de pêche au large de La Havane, certes dans demeilleures conditions que celles que connaît Santiago mais il a vécu dans soncorps le côté physique et épuisant de cette pêche. Quand il entame la rédactiondu Vieil Homme et la Mer, il sait parfaitement de quoi il parle.

Le scènes de pêchesont donc décrites avec un réalisme et une précision remarquables : chaquegeste est peint et l’objet qui l’accompagne est dessiné avec minutie, son usagejustifiant sa présence. Il n’y a pas un objet de trop sur le bateau où Manolinet Santiago pêchent, pas plus qu’il n’y a un mot de trop dans la prose d’ErnestHemingway, qui évite toute grandiloquence et tout lyrisme. Le lecteur nerencontre que la description factuelle d’actions, de sensations. Les imagesinduites dans l’esprit du lecteur par ce récit sobre sont tout aussi efficaces,sinon davantage, que les analyses auxquelles pourrait se livrer l’écrivain. Lelecteur voit la mer écrasée de soleil, il voit les requinsattaquer le cadavre du beau poisson, il sent la ligne fendre la main deSantiago, il souffre avec lui de crampes insupportables. Le mot juste atoujours été l’objectif d’Ernest Hemingway. Un exemple de cette descriptionprécise et sans fioritures est celle de la préparation d’une pêche par Santiagoet Manolin : « Le gamin lui avait donné deux de ces petits thonsqu’on appelle albicores. Le vieux les avait attachés aux deux lignes de fond,qu’ils tendaient comme des plombs ; aux deux autres il avait mis un grosrunner bleu et un brocheton jaune qui avait déjà servi, mais qui était encoreen fort bon état. […] Chaque ligne, de l’épaisseur d’un gros crayon, étaitnouée autour d’une légère badine en bois vert : le moindre choc, lamoindre touche sur l’appât faisait plonger la badine. » La description estprécise comme une eau-forte. Il en va de même pour les descriptions depaysages : c’est le regard de Santiago qui offre au lecteur la vision descôtes cubaines quand il a mis le cap au large, au matin de son premier jour depêche : « seuls les sommets des collines bleues se détachaient enblanc comme s’ils étaient couverts de neige ; les nuages qui lescouronnaient ressemblaient à de hautes montagnes neigeuses. La mer avait prisune couleur foncée et la lumière découpait des prismes dans l’eau. » Ceréalisme est aussi présent dans la description de l’attaque des requins, sur lecadavre du poisson : « Soudain, les mâchoires béantes, il se jeta surla partie de l’espadon qui était déjà entamée. La ligne imaginaire se dessinaitnettement du sommet de sa tête noirâtre à l’endroit où la cervelle rejointl’épine dorsale : c’est là qu’avec le couteau fixé à la rame le vieuxfrappa. Il releva son arme et l’enfonça à nouveau dans l’œil de chat du requin.Celui-ci, presque en même temps, lâcha le poisson, retomba, avala le morceauqu’il avait arraché et mourut. » La précision de la description estcinématographique.

Cependant, LeVieil Homme et la Mer se détache parmi les œuvres réalistes de son auteurpar sa résonance biblique : Santiago, à plusieurs reprises, prie et prometdes prières si son combat connaît une issue favorable. De même, le lecteur peuttracer un parallèle entre le calvaire qu’endure Santiago, pêcheur commel’étaient nombre de disciples de Jésus, et les souffrances du Christ. La montéede Santiago vers sa cabane, le mât du bateau pesant sur ses épaules, rappellele chemin de croix de Jésus. Enfin, quand il aperçoit les requins pour lapremière fois, il n’a qu’un mot : « Ay […], une de cesexclamations qui vous échappent malgré vous, quand un clou vous traverse lamain et s’enfonce dans le bois », comme le clou traverse la chair ducrucifié.

Le réalisme,omniprésent dans l’œuvre d’Ernest Hemingway, atteint sa forme la plus pure dansLe Vieil Homme et la Mer. Ce réalisme n’entraîne pas de sécheresse destyle, ni de froideur du récit. Au contraire, le lecteur est plongé dans laréalité de la misère de Santiago, puis dans la brutalité de son combat contrele poisson, puis dans sa lutte désespérée contre les requins. Le lecteur est d’autantplus touché par le récit qu’il est plongé dans sa réalité brute par le styleépuré de l’écrivain. Le lecteur ne voit que la partie émergée de l’iceberg. Onne peut être plus réaliste. Et la partie immergée de l’iceberg s’offre à lasagacité du lecteur attentif et conquis. 

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