Le vieil homme et la mer

par

Santiago

Protagoniste du roman, Santiago est un pêcheur cubain, veuf, homme âgé au corps marqué par une vie de dur labeur : « Le vieil homme était maigre et sec, avec des rides comme des coups de couteau sur la nuque. Les taches brunes de cet inoffensif cancer de la peau que cause la réverbération du soleil sur la mer des Tropiques marquait ses joues ; elle couvraient presque entièrement les deux côtés de son visage ; ses mains portaient les entailles profondes que font les filins au bout desquels se débattent les lourds poissons. » Il est vieux, mais fort : ses épaules sont « puissantes, en dépit de la vieillesse, le cou aussi conservait de la force ». Le long combat qu’il mène contre le marlin dans la deuxième partie du roman indique sa stupéfiante résistance à la souffrance et son endurance peu commune. Pour preuve, durant les trois jours et deux nuits que dure son épopée en mer, le vieux pêcheur ne boit que l’eau d’une seule bouteille. Comme seule nourriture, il mange la chair crue d’une dorade, d’un petit thon bonito, et de deux petits poissons volants. À la lecture de ces menus, le lecteur sentira sans doute son estomac se révulser à l’idée de manger ainsi de la chair de poisson crue. Pour sa part, Santiago n’a qu’un regret : ne pas avoir de sel ni de citron pour accompagner son repas.

Autrefois, il était Santiago el campeon, le champion, qui naviguait au large des côtes d’Afrique où, la nuit venue, il contemplait les lions sur la plage. Il était ce jeune homme qui avait vaincu au bras de fer le plus fort des marins du port de Cienfuegos, au bout d’une lutte de plus d’une nuit. Il était un marin respecté, et un homme admiré. Aujourd’hui, il n’est plus qu’un vieil homme. Les autres pêcheurs se moquent gentiment de lui mais il ne leur en veut pas. Il sait que son temps est passé, et que la chance l’a abandonné. Et un pêcheur qui n’a plus la chance comme compagne est un pêcheur fini. Évoquant les entailles laissées sur ses mains par les filins de pêche malmenés par les poissons, Hemingway ajoute : « aucune de ces entailles n’était récente. Elles étaient vieilles comme les érosions d’un désert sans poisson. » En effet, en « quatre-vingt-quatre jours, il n’avait pas pris un poisson. » Pour les autres pêcheurs, il est salao, « ce qui veut dire aussi guignard qu’on peut l’être ». C’est pour cette raison que les parents de son seul ami, un jeune garçon, Manolin, ont interdit à leur fils d’aller pêcher avec Santiago.

Quand la chance déserte le pêcheur, la misère s’installe. Santiago vit dans une misère noire. Il marche pieds nus, n’a pour vêtements qu’une méchante chemise : « La chemise du vieux avait tellement de pièces qu’elle ressemblait à la voile de sa barque ; ces pièces avaient pris en se fanant mille teintes variées », et un pantalon qui lui sert d’oreiller la nuit. Sa maison n’est pas construite en dur : les murs sont faits de « cette matière dure surnommée guano, qui n’est autre qu’un assemblage d’écorces de palmier royal. » Il est tellement pauvre que son seul déjeuner du matin est une tasse de café qu’il boit à crédit. Ce sera son seul repas jusqu’à la fin du jour. Quand vient le soir, l’enfant apporte au vieux pêcheur un repas, que lui a donné, par charité, le patron de la Terrasse, là où les pêcheurs aiment à se retrouver.

Pour survivre, il lui a fallu vendre son matériel de pêche, ne conservant que les outils indispensables à la poursuite de son activité. C’est donc sur une yole, petit bateau de pêche, qu’il part chaque matin traquer le poisson. Et même son bateau est à l’image de sa vie : la voile en « était rapiécée avec de vieux sacs de farine, […] elle figurait le drapeau en berne de la défaite. »

Son seul ami est Manolin, jeune garçon qui voue au vieux pêcheur une admiration et un amour quasi filiaux : c’est le garçon qui, chaque jour, aide Santiago à préparer son matériel, qui l’aide à regagner sa cabane le soir tombé, et qui lui fait la conversation, après lui avoir apporté à manger. Hormis le garçon, Santiago est seul. C’est pourquoi il a pris l’habitude de se parler à lui-même ; de même, il parle aux animaux, il parle aux éléments, il parle même à sa main quand celle-ci, tordue par une crampe, le fait souffrir : sa solitude est extrême. Cependant, ce solitaire est un être ouvert au monde, il est en empathie avec le milieu naturel qui l’entoure : quand une fauvette épuisée vient se reposer un instant en se perchant sur la ligne de pêche tendue, il l’accueille et lui parle. Il ne lui vient pas à l’idée de la chasser, la cruauté lui est étrangère. C’est également sans colère ni cruauté qu’il traque le beau poisson qui, croit-il, fera sa fortune, au moins pour l’hiver. Cette empathie est si grand qu’elle s’accompagne souvent d’un sentiment de culpabilité quand Santiago donne la mort à sa proie, comme en témoigne l’épisode de la femelle marlin qu’il tua un jour, tandis que mâle qui accompagnait l’animal nageait désespérément autour du bateau où l’on tuait sa compagne.

Malgré la misère, Santiago n’a jamais oublié qu’il est el campeon, celui qui va pêcher plus loin, plus longtemps, et qui ramène les plus gros poissons. C’est cette fierté qui le soutient durant le combat contre le marlin, et qui lui vaut le respect des autres pêcheurs et l’affection indéfectible de Manolin. C’est cette fierté qui lui permet d’endurer les dures souffrances du combat avec un adversaire à sa mesure : le plus gros poisson qu’on ait vu dans ces eaux. Cette fierté a des conséquences : Santiago sort vainqueur du combat mais c’est une victoire à la Pyrrhus : le corps de son adversaire est dévoré par les requins, et Santiago perd son harpon et son gourdin, brise son unique couteau, endommage la barre de son navire en tentant de défendre le marlin contre les requins : le beau poisson a été tué, mais Santiago a perdu le peu de matériel qui lui restait pour pêcher. C’est en martyr fourbu et sanglant qu’il rentre au port, à la nuit tombée. Une fois de retour, la marche de Santiago entre la grève et sa cabane ressemble à un chemin de croix, le vieil homme portant sur ses épaules le mat de son bateau, comme le Christ portait l’instrument de son supplice. Hemingway montre par cette métaphore que la victoire de Santiago n’est pas matérielle, mais spirituelle. Le vieil homme le dit lui-même : « Un homme, ça peut être détruit, mais pas vaincu. »

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