Le vieil homme et la mer

par

Le pêcheur et sa proie : une étrange relation

Santiago tue car ildoit tuer pour survivre. C’est la marche du monde tel que le voit ErnestHemingway, dont l’œuvre abonde en personnages de chasseurs ou matadors quituent ce qu’ils aiment le plus au monde. Comme le chasseur agonisant des Neigesdu Kilimandjaro, ou comme les toreros réels de Mort dans l’après-midi,Santiago doit vivre en ôtant la vie à ce qu’il aime.

Santiago ne tuejamais pour le plaisir, et éprouve souvent un sentiment de culpabilité après lamort de la proie. Pour le vieux pêcheur, les proies sont « meilleures queles humains, et plus malignes, dans un sens. » Le chagrin qu’il a causé entuant la femelle d’un grand poisson qui, une fois sa compagne morte, a jaillihors de l’eau comme pour un adieu, le hante comme un remords. Quand il tue unpoisson, il l’utilise : comme appât, ou pour se nourrir. Jamais il nerejette une proie morte dans l’eau.

Dans le cas dumarlin les choses vont plus loin. Tout d’abord, il voit un frère en l’animal,qu’il appelle « mon frère le poisson ». Cette fraternité indique que LeVieil Homme et la Mer n’est pas le roman d’un homme qui se bat contre lanature qui l’entoure, mais qui se bat au sein de la nature dont il fait partie.C’est un point essentiel que l’on retrouve constamment dans l’œuvre d’ErnestHemingway : la nature n’y est jamais décrite comme une ennemie, et ilappartient aux protagonistes de comprendre qu’ils font partie de la nature aumême titre qu’un lion, une panthère, ou qu’un marlin. Pourquoi Santiagos’obstine-t-il à faire souffrir et à tuer un animal admirable ? Parcequ’au nom de cette fraternité naturelle, Santiago ne doit pas éprouver plus deremords à tuer le marlin que le marlin à manger une proie. Ni l’un ni l’autrene tuent pour le plaisir ; ils tuent pour manger. Cependant, Hemingwayn’oublie pas que Santiago, contrairement au marlin, a une mémoire et uneconscience, ce qui permet au pécheur d’admirer la proie qu’il combat, saloyauté, son courage, qualités qu’on dit humaines mais que Santiago pense plusrépandues dans le règne animal que dans le genre humain : « Combiende gens pourront se nourrir dessus ? Se demanda-t-il. Mais est-ce que lesgens méritent de le manger ? Non, bien sûr. Y a personne qui mérite de lemanger, digne et courageux comme il est, ce poisson-là. » Ce marlin est,aux yeux de Santiago, supérieur à bien des hommes.

Cette fraternité ducombat donne au poisson le droit de se défendre jusqu’au bout, par tous lesmoyens, et lui donne même le droit de tuer Santiago, ce que le pêcheuraccepte : « Tu veux ma mort, poisson, pensa le vieux. C’est tondroit. Camarade, je n’ai jamais rien vu de plus grand, ni de plus noble, ni deplus calme ni de plus beau que toi. Allez, vas-y, tue-moi, ça m’est égal celuide nous deux qui tue l’autre. » Le geste de mort de Santiago n’est pascelui d’un amateur de mort, ni d’un pêcheur indifférent : il atteint unegrandeur philosophique. Pendant la chasse, chasseur et proie vont partagerl’attente, la souffrance – le poisson souffre à cause de l’appât pendant queSantiago est mordu par la ligne de pêche et a le corps tordu de crampes. Tousdeux vont avoir faim, et la victoire appartiendra à celui dont la volontévaincra le corps, sera plus forte que celle de l’adversaire. Et quand Santiagofrappe sans frémir son frère le poisson, et le tue, le sentiment qu’il éprouven’est pas que de joie. Certes, il est fier d’avoir vaincu, mais un videcommence à se faire place en son cœur : « J’ai tué ce poisson quiétait mon frère », pense-t-il. Bientôt, alors que le corps du poisson mortn’est plus qu’une masse de chair dont les couleurs splendides commencent àternir, une culpabilité mêlée de honte envahit le pêcheur : « Je n’aieu le dessus que grâce à des trucs pas propres ; il me voulait pas de mal,lui. » Il lui parle, comme il parlait à la fauvette et à sa main, comme sitous deux étaient unis par les combats passés quand, chacun de leur côté, ilsavaient dû faire face aux requins : « on a tué des tas de requins,toi et moi, et assaisonné pas mal d’autres. Combien que t’en avais tué, toi,mon petit vieux ? C’t’épée-là, que t’as sur le museau, tu l’as pas pourdes prunes, hein ? » Enfin, cette culpabilité va se transformer en unphénomène d’identification entre Santiago et le poisson « Quand le poissonavait été touché, il lui avait semblé qu’on le dévorait lui-même. » Unispar le combat et par la mort, c’est ensemble qu’ils sont vaincus par la meutede requins, ces animaux « immondes, puants, plus charognards encore quedes chasseurs », qui n’appartiennent pas à la même classe d’êtres qu’eux. 

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