Les mystères de Paris

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Eugène Sue

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1804 : Eugène Sue naît à Paris
d’un père chirurgien en vue, au service de la Garde impériale de Napoléon Ier.
Il a pour marraine l’impératrice Joséphine et pour parrain Eugène de
Beauharnais, le fils adoptif de l’empereur. Il étudie au lycée Bonaparte (actuel lycée Condorcet), où il ne brille pas. Issu
d’une lignée de chirurgiens, il est poussé vers cette voie. Plongé dans la
pratique à l’initiative de son père, qui le retire du collège avant la fin de
ses études, ses frasques de jeune dandy turbulent lui valent d’être
expédié en Espagne à dix-neuf ans
lors d’une intervention armée, en tant qu’attaché
au personnel médical
. Il sera ensuite envoyé dans les mers du Sud, aux Antilles
et en Grèce, où il soignera
notamment les blessés de la bataille de Navarin en 1828. Mais l’année suivante,
héritant de son père à sa mort, il
peut se consacrer à une vie luxueuse
qui lui laisse une grande place pour la création littéraire, après s’être
essayé un temps comme peintre en
prenant pour maître le peintre de marines Gudin. Il mènera alors une vie de dandy légitimiste et en 1833, il sera
un des tout premiers membres du Jockey-Club. Il se fait d’abord la plume comme polémiste, pourfendant les républicains,
les temps modernes, les goûts bourgeois.

1830 : Kernok le pirate, son premier
roman
, est représentatif de la première manière d’Eugène Sue, celle des romans d’aventures maritimes. On y suit
à bord de L’Épervier les aventures du
pirate sanguinaire qui donne son nom au titre. L’œuvre se distingue par de
nombreux extraits d’humour noir. Le succès que rencontre ce roman, remarqué
par Balzac, commence à convaincre Sue qu’il peut entamer une carrière
littérature, ce à quoi il ne pensait pas initialement. Suivront dans la même
veine Plick et Plock et Atar-Gull en 1831 – roman cynique
au dénouement amoral dont le héros éponyme est un esclave noir épris de
vengeance –, La Salamandre en deux
volumes en 1832, La Vigie de Koat-Vën
la même année, et La Cucaratcha en
quatre volumes entre 1832 et 1834. Ces récits d’aventures lui valent d’être
comparé à l’auteur américain Fenimore
Cooper
(1789-1851), notamment auteur du Dernier
des Mohicans
(1826). Eugène Sue suit alors la mode du « frénétisme » en mettant en scène
des héros à la férocité sans bornes multipliant les actes diaboliques, s’attachant à perdre d’innocentes créatures,
défiant société et morale. Il y mêle l’influence du romantisme noir au ton
d’un dandy cynique.

1835-1841 : Au-delà de ses œuvres de fiction, Eugène Sue s’attelle à des
travaux érudits, comme son Histoire de la marine française, qui
paraît entre 1835 et 1837 en cinq volumes, qui est un échec et reste inachevée,
ou encore son Histoire de la marine
militaire de tous les peuples
(1841).

1835 : Il s’essaie à des genres
nouveaux 
: Cécile en 1835 repose
sur l’évocation des mœurs mondaines,
tandis qu’une autre veine voit Eugène Sue élaborer sur des sujets historiques. Par exemple, Latréamont rappelle le
souvenir de ce personnage historique du XVIIe siècle qui avec Louis
de Rohan avait fomenté le seul complot contre Louis XIV, démasqué en 1674, en voulant
notamment livrer la ville de Quillebeuf aux Néerlandais, visant l’établissement
d’une république en Normandie. Dans la même veine, il fait publier Le Marquis de Létorières (1839), et en
quatre volumes Jean Cavalier ou les
Fanatiques des Cévennes
(1840), dont le héros est le plus célèbre chef des
Camisards (1681-1740), ces protestants en lutte contre les armées de Louis XIV
suite aux persécutions dont ils étaient victimes. Ces romans historiques ont
des ressemblances avec ceux de Walter
Scott
et de William Harrison
Ainsworth
. Du côté des romans de mœurs, paraîtront Arthur (1837-1839),  Mathilde ou Mémoires d’une jeune femme (1841), Thérèse Dunoyer (1842), Paula
Monti
ou l’Hôtel Lambert (1842)
et Le Morne-au-Diable (1842). L’immense succès d’Arthur et de Mathilde notamment
lui permet de se sortir d’ennuis financiers.

1842-1843 : Après les Mémoires du diable de
Frédéric Soulié en 1841, sont publiés dans Le
Journal des débats
Les Mystères de Paris, l’œuvre la
plus lue d’Eugène Sue, encore populaire aujourd’hui, et qui passionna toute la France d’alors. Le pessimisme de Sue abandonne désormais
le cynisme pour embrasser les idéaux socialistes. Les personnages
principaux en sont Rodolphe, un
grand duc allemand qui pour expier une faute passée se déguise en ouvrier et
parcourt les bas-fonds de Paris pour
secourir les misérables et venger les crimes ; et Fleur-de-Marie, dite la Goualeuse, fillette éprouvée par une
marâtre, devenue ensuite prostituée, et que Rodolphe finira par reconnaître
comme sa fille. Toute une galerie de personnages
pittoresques
peuple des intrigues
compliquées
prenant place dans les milieux
les plus louches de la capitale,
elle-même véritable personnage du roman, parmi lesquels la Chouette et le
Maître d’école, odieux couple de criminels ; Ferrand, type du bourgeois
avare ; Morel, l’honnête ouvrier opprimé ; ou le Chourineur, assassin
repenti et tendre. L’œuvre sera publiée en dix volumes.

1844-1845 : Le Juif errant paraît tout juste après, cette fois dans Le Constitutionnel. Eugène Sue y pousse
le thème des revendications ouvrières
mais le réalisme y régresse par rapport aux Mystères
de Paris
. La famille Rennepont doit se partager l’héritage de cent cinquante millions laissé par un parent commun huguenot,
mais la compagnie de Jésus parvient
à détourner l’héritage au profit de l’innocent missionnaire Gabriel. Plusieurs
personnages sont aux manœuvres autour de la précieuse cassette qu’on
s’arrache : le Père Rodin qui fait empoisonner tous les Rennepont sauf
Gabriel, mais qui meurt lui-même empoisonné par la puissante société secrète
des étrangleurs indiens ; mais encore un Juif errant et son homologue
féminin Hérodiade, deux personnages fantastiques, sortes d’anges-gardiens des
Rennepont, qui représentent la classe
ouvrière opprimée
. L’œuvre, à nouveau, connaîtra un grand succès, en partie du fait du courant d’anticléricalisme alors à la mode, Eugène Sue s’attachant à épingler
le fanatisme et l’intolérance religieuses. Elle paraîtra également en dix volumes.

Eugène Sue publie par la suite d’autres
romans-feuilletons, que les journaux s’arrachaient, mais qui ne sont quasiment
plus lus aujourd’hui : Martin
l’enfant trouvé
(12 volumes, 1846-1847), Les Sept Péchés capitaux, œuvre illustrant les théories de Fourier
(seize volumes, 1847-1852), Les Mystères
du peuple ou Histoire d’une famille de prolétaires à travers les âges

(seize volumes, 1849-1857), Les Misères
des enfants trouvés
(quatorze volumes, 1851), etc. Eugène Sue adapta lui-même pour la scène certaines
de ses œuvres romanesques, et plusieurs pièces connurent un grand succès.

1849 : Après avoir été élu député
lors d’élections de remplacement, Eugène Sue siège à l’Assemblée législative sur les bancs de la Montagne. Suite au coup d’État de Louis-Napoléon
Bonaparte, après avoir d’abord été emprisonné puis relaxé, il doit s’exiler en Savoie, alors territoire italien. Lors de l’amnistie de 1853, il
n’obtient pas la permission de rentrer en France. Son abondante production littéraire se poursuit à l’étranger. Le procès en censure subi par Les Mystères du peuple en 1857, long roman qu’il destinait à être
son grand œuvre, restera célèbre. Eugène Sue avait alors de plus en plus de mal
à trouver des journaux où publier ses récits ; son ton moral et messianique apparaissait dépassé, la mode étant à des
histoires plus frivoles.

1857 : Eugène Sue, après quelques années amères d’exil, meurt à cinquante-trois ans à Annecy-le-Vieux (royaume de
Sardaigne, actuelle Haute-Savoie).

 

Éléments sur l’art d’Eugène
Sue

 

Eugène Sue fut l’un des créateurs du roman-feuilleton populaire. Aux alentours de 1840, les
journaux, au lieu de feuilletons qui concernaient la critique dramatique ou les
variétés littéraires, commencent à publier de longs romans à épisodes. Les
Mystères de Paris
furent l’un des premiers romans-feuilletons et restent
le chef-d’œuvre du genre. Dans un contexte où les courants socialistes et
humanitaires, dont le roman se fait l’écho, sont à la mode, Eugène Sue, qui
n’hésite pas à critiquer les institutions,
est le premier à peindre de façon réaliste dans un roman les misères du peuple, découvrant à la
société de Louis-Philippe, fascinée, le monde parallèle inconnu des « classes dangereuses ». Il
apparaît en cela comme un des premiers
réalistes
. Il s’oppose notamment à la croyance en un vice inné en exposant
les racines du crime. Signalons
l’emploi de l’argot, auquel il
initia jusqu’aux belles dames. Son œuvre inaugure toute une série d’autres
« Mystères », par des auteurs espérant bénéficier de la même
popularité, tels ceux commis par Zola en 1867, ou cet avatar que sont Les Misérables, œuvre qui s’inscrit dans
la même lignée mais dans une forme plus élevée. Ce roman est cependant, dans ce
genre-là, resté indépassé en raison de l’habileté
romanesque
de son auteur, qui ne ménageait pas les effets les plus pathétiques.
Sue recevait des lettres où on le suppliait de mettre fin au calvaire de
Fleur-de-Marie ou de punir les coupables. Malgré les « frissons de
l’encanaillement » qu’il procurait à son lectorat, il annonçait avoir pour
dessein de proposer à tous une œuvre
édifiante
, où les méchants sont châtiés, et les vertueux, adeptes de la
résignation, finalement récompensés.

Le style d’Eugène Sue a été souvent critiqué ;
on lui reproche des récits boursouflés,
des successions de coups de théâtre
et une psychologie d’un art quelque
peu simpliste. Si son œuvre a
cependant connu un tel succès, mais aussi été lue dans tous les milieux, c’est
qu’elle est issue d’une imagination très
vive
et qui paraissait intarissable. Les thèses socialistes et les actions
généreuses y étaient en outre visiblement défendues et illustrées avec une sincérité convaincante, même si les idées philanthropiques et paternalistes
exprimées seront taxées par Marx et Engels, dans La Sainte Famille, de « moralité petite-bourgeoise ». La manière de Sue qui focalisait sur l’action inspira notamment Balzac, qui pour sa
part ne sut jamais résoudre ses difficultés financières grâce à son abondante production,
et qui décida d’infléchir sa technique narrative, gommant en partie ses
habituelles digressions, pour tenter de rencontrer un même succès, notamment
dans Splendeurs et misères des
courtisanes
.

 

 

« Par
de bienfaisantes rémunérations, la société encourage-t-elle à la résignation, à
l’ordre, à la probité, cette masse immense d’artisans voués à tout jamais au
travail, aux privations, et presque toujours à une misère profonde?… Non.

En regard
de l’échafaud où monte le grand coupable, est-il un pavois où monte le grand
homme de bien?… Non.

Étrange,
fatal symbole, on représente la justice aveugle, portant d’une main un glaive
pour punir, de l’autre des balances où se pèsent l’accusation et la défense.

Ceci n’est
pas l’image de la justice. C’est l’image de la loi, ou plutôt de l’homme qui
condamne ou absout selon sa conscience. La Justice tiendrait d’une main une
épée, de l’autre une couronne : l’une pour frapper les méchants, l’autre pour
récompenser les bons. »

 

Eugène Sue,
Les Mystères de Paris, 1842-1843

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