Lettres de mon moulin

par

La Chèvre de monsieur Seguin

Monsieur Seguin est un homme malheureux. En effet, il ne peut garder aucune des chèvres qu’il élève : toujours elles s’échappent. Elles s’ennuient tant chez lui qu’elles rompent leur corde et, suivant l’appel de la liberté, galopent vers la montagne, là où il n’y a pas d’enclos ni de pieu fiché en terre, mais des plantes odorantes et de l’eau fraîche dans les torrents. Malheureusement, leur bonheur ne dure pas, et toutes finissent dévorées par le loup. Alors sa nouvelle chèvre, il la choisit toute jeunette, afin qu’elle s’habitue à la vie chez lui et reste sourde à l’appel sauvage. Il l’installe du mieux possible : longue corde, enclos où poussent de l’aubépine et de l’herbe tendre.

Hélas, rien n’y fait : la Blanquette s’ennuie et veut elle aussi s’en aller vers la montagne pour goûter aux joies de la liberté. Monsieur Seguin ne l’entend pas de cette oreille, et décide d’enfermer l’animal dans l’étable. Seulement voilà, il ferme bien la porte, mais oublie la fenêtre, et la Blanquette s’échappe. Une fois arrivée là-haut, elle ne se tient plus de joie. Partout, ce n’est que ravissement : les arbres eux-mêmes l’accueillent, l’herbe est fine et savoureuse, les fleurs ont des calices sucrés et capiteux, et la petite chèvre s’en donne à cœur joie. Elle court, gambade, galope, se roule dans les feuilles tombées à terre, elle bondit par-dessus les torrents et y trempe son pelage. Comme elle s’amuse ! Elle se laisse même séduire par un beau chamois au pelage noir avec qui elle vit une courte et tendre idylle. Du haut de la montagne, elle regarde le bas pays et voit la maison de Monsieur Seguin et son petit enclos. Comment a-t-elle pu vivre en un pareil endroit ? Elle en rit aux larmes.

Mais quand vient le soir, une sensation de tristesse l’envahit. La fraîcheur s’installe, le brouillard tombe, elle entend les cloches des troupeaux qu’on ramène. Et puis un cri, lugubre. C’est le loup. Et puis aussi une trompe qui résonne dans le soir qui tombe : c’est Monsieur Seguin qui l’appelle et l’adjure de rentrer. Mais Blanquette ne peut quitter ses chères collines. Elle décide de rester, et soudain deux yeux luisants dans la nuit lui font face. Le loup est là, énorme, savourant d’avance son repas. Alors la petite chèvre tombe en garde, et décide de vendre chèrement sa vie. Toute la nuit, le loup attaque et toute la nuit la malheureuse chèvre se défend pied à pied, parant chaque attaque à l’aide de ses petites cornes. Mais les chèvres ne tuent jamais les loups. Quand l’aube arrive, la petite chèvre est épuisée. Aux premières lueurs de l’aube, elle se couche enfin sur le sol pour y mourir, et être mangée par le loup.

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