Lettres de mon moulin

par

Les Trois Messes basses

C’étaitle soir de Noël, et dom Balaguère préparait la messe de minuit qu’il allaitcélébrer dans la chapelle seigneuriale des sires de Trinquelage. Pour l’aideril y avait là Garrigou, son petit clerc, enfin du moins le croyait-il, carc’est le diable lui-même qui avait pris la place de l’assistant afin d’amenerle révérend homme à succomber à la tentation. Connaissant la faiblesse de domBalaguère pour les plaisirs de la table, il lui décrivait en détail lesmerveilles que l’on préparait en cuisine pour le repas du réveillon :dindes truffées, gelinottes et coqs de bruyère, truites et carpes dorées,servies dans de la vaisselle d’argent, et des vins merveilleux… Le pauvre domBalaguère avait bien du mal à se concentrer sur le saint office qu’il devaitpréparer. La vision des mets délicieux supplantait en son esprit les prières deNoël. Arriva l’heure de la première des trois messes basses que dom Balaguèredevait célébrer. Tous les gens du village montaient dans la nuit vers lachapelle ; il y avait monsieur le marquis, le notaire, les métayers, leshumbles paysans qui tous bravaient le froid de l’hiver pour se rendreallègrement à la messe. La nuit était illuminée des petites lumières de leurslampes. Tous s’installèrent, la première messe pouvait commencer.Malheureusement, dom Balaguère n’avait guère la tête à ce qu’il faisait, et sesprières étaient illustrées de visions de feux ardents où rôtissaient des volailles,tout lui rappelait les délices promises par Garrigou. La clochette de celui-ci,qui était en fait celle du démon tentateur, résonnait dans la chapelle deTrinquelage, et achevait d’étourdir le malheureux officiant. Alors, enivré degourmandise, dom Balaguère plongea dans le péché.

Ildécida d’accélérer le rythme de l’office, afin de se retrouver plus vite àtable et de savourer enfin les délices des cuisiniers de monsieur le marquis. Àpeine la première messe terminée, il commença à célébrer la deuxième, vite,très vite, de plus en plus vite. Il articulait à peine, rendait les saintesparoles incompréhensibles. Puis ce fut la troisième messe, et les chosesempirèrent : c’étaient des pans entiers de l’office que dom Balaguèreexpédiait ou oubliait, aiguillonné qu’il était par la démoniaque clochette deGarrigou. Enfin la messe fut dite, et les convives, dom Balaguère en tête, sehâtèrent vers la table du festin. Hélas, le prêtre mangea et mangea encore,tant et si bien qu’il en mourut dans la nuit. Arrivé devant le Souverain Juge,il dut subir la colère de celui-ci et se trouva sévèrement puni : il avaitvolé trois messes basses, il devrait en rendre trois cents. C’est pourquoiaujourd’hui encore, quand le soir de Noël arrive, la vieille chapelle de Trinquelagereprend vie. On y voit les spectres des assistants de ces trois messes voléesqui ont péché à cause de dom Balaguère s’installer sur les bancs poussiéreux, àleur place d’autrefois : dames vêtues de brocart, seigneurs chamarrés,paysans en jaquette fleurie, tout poudreux de la poussière du temps, tandisqu’un prêtre habillé de vieil or célèbre l’office devant l’autel : c’estdom Balaguère qui rachète sa faute.

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