Lettres de mon moulin

par

La mule du Pape

C’étaitau temps où le pape Boniface régnait en Avignon. Ce pape, un bon vieux bonhommedébonnaire et aimable, avait une mule, une jolie petite mule ravissante etmignonne que le pape gâtait comme si c’était un être humain. C’est vrai qu’elleétait belle, toute noire avec un peu de rouge, et une petite tête, douce etnaïve. Il la choyait, et allait jusqu’à lui faire préparer chaque soir un grandbol de vin sucré et aromatisé que le bel animal lapait avec joie. D’ailleurs,tout Avignon en était fou, et l’heureux animal coulait des jours paisibles dansson écurie. Mais tout cela changea quand l’odieux Tistet Védène apparut dans savie. C’était un galopin effronté qui décida un jour de gagner les faveurs dubon vieux Boniface, en lui chantant les mérites de sa mule : il n’y avaitnulle part de plus bel animal que la mule de sa Sainteté, disait-il, et c’étaientdes compliments, des flatteries à n’en plus finir. Le bon pape Boniface enétait tout ému, tant et si bien que, convaincu que cette petite fripouille deTistet Védène était un brave garçon, il le fit entrer à son service.

Unefois introduit dans la place, Tistet poursuivit son manège en flattantoutrageusement la mule du pape, qui finit par lui confier le soin de son animalchéri. C’est lui, par exemple, qui allait porter le vin sucré à la mule, maiscelle-ci n’en connaissait guère le goût, puisque c’est l’odieux Tistet qui serégalait de la bonne liqueur avec quelques garnements de son âge, sous les yeuxde la pauvre mule impuissante. Pire : une fois le vin avalé, les garçonss’en donnaient à cœur joie, lui tirant les oreilles ou la queue. La pauvre bêtene réagissait pas, elle attendait son heure…

Unjour, Tistet décida de faire monter la mule au plus haut du palais, au sommetd’un clocheton. Pauvre animal, apeuré dans l’escalier en colimaçon, ébloui parla lumière, étourdi de vertige. Il fallut une corde pour la descendre, sous lesrires de la foule amassée. Cette fois, c’en était trop, et la mule décida deréserver à Tistet un magistral coup de sabot qui l’enverrait jusqu’en enfer.Pour sa part, le pape ne voyait rien et croyait les simagrées de Tistet sincères,au point qu’il décida de l’envoyer à la cour de Naples, afin de l’initier àl’art de la diplomatie. Quelle déception pour la mule ! Elle ne pourraitdonc rendre à ce misérable la monnaie de sa pièce ? Son attente dura septans, le temps de l’absence de Tistet Védène. Quand celui-ci revint en Avignon,il était devenu un jeune homme de vingt ans, ambitieux comme autrefois. Le Saint-Père,ravi de le revoir, lui confia la charge de premier moutardier, poste importants’il en était. Une grande ordination fut organisée pour le lendemain. Tistet yresplendissait dans son superbe costume provençal. Souriant, le papel’attendait au sommet de l’escalier, afin de lui remettre les insignes de sacharge. Radieux, le jeune homme s’avança, mais il commit l’imprudence de passerderrière la jolie mule… pan ! Cette dernière lui décocha un magistralcoup de pied qui pulvérisa littéralement Tistet Védène. Il est vrai qu’ellel’avait gardé en elle pendant sept ans.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur La mule du Pape >