Pierre et Jean

par

Jean

Jean, second fils du ménage Roland, est un jeune homme qui, « aussi blond que son frère était noir, aussi calme que son frère était emporté, aussi doux que son frère était rancunier, avait tranquillement fait son droit et venait d’obtenir son diplôme de licencié ». Il a cinq ans de moins que Pierre, et diffère de lui en tout point : il est calme et posé, il ne connaît pas les emportements tumultueux de son aîné ; aussi sa vie a-t-elle suivi un cours paisible. Le voici donc licencié en droit et à la veille d’entamer une carrière d’avocat de province, quand la nouvelle de l’héritage qui lui échoit bouleverse son quotidien tranquille.

La nouvelle de cette richesse subite le met en joie, mais n’éveille aucun soupçon chez lui : jamais il ne se demande pourquoi Maréchal l’a ainsi favorisé au détriment de son frère. De même, il ne se demande pas un instant s’il ne serait pas judicieux de partager cette fortune avec son frère Pierre ; le lecteur peut voir en cela un tranquille égoïsme. Il est vrai que cet héritage le propulse hors de la sphère médiocre dans laquelle vit la famille Roland : petites rentes, petite maison, petite barque et petite vie. Après l’héritage, il peut prétendre à mieux : bel appartement richement décoré, femme jeune et jolie, position bourgeoise confortable. Il n’entend pas se priver de cette opportunité. De plus, Jean est conscient de la jalousie de Pierre, « une vague jalousie, une de ces jalousies dormantes qui grandissent presque invisibles entre frères et sœurs jusqu’à la maturité et qui éclatent à l’occasion d’un mariage ou d’un bonheur tombant sur l’un » : c’est précisément ce qui va arriver. Dès l’annonce de l’héritage, Jean devient le premier personnage de la famille et plonge son aîné dans l’ombre. Sa mère et lui se mettent en quête d’un appartement – qu’ils trouvent, privant Pierre de l’appartement qu’il souhaitait louer, décorent le nouveau logis avec un luxe bourgeois et tapageur. Tout à son bonheur, Jean se met en scène dans son appartement, devant les siens et sa fiancée, de façon puérile, au point de faire « une gambade de collégien » devant la famille assemblée : il est heureux comme un enfant devant ses cadeaux de Noël.

En outre, sa fortune toute neuve lui a donné le courage de demander la main de Mme Rosémilly, et ce faisant il passe à nouveau devant son frère, à qui la jeune veuve ne déplaisait pas. C’est alors que ce gros garçon à barbe blonde voit avec stupeur la colère de son frère fondre sur lui. Quand il apprend la « faute » de leur mère, il reçoit un coup qui le laisse à demi assommé. Cependant, sa première pensée est pour elle : il tient par-dessus tout à la préserver : alors que la malheureuse est en état de choc, il lui parle doucement, la convainc de rentrer au domicile conjugal, l’apaise. Puis il réfléchit : ce calme garçon est un pragmatique honnête ; ses quelques scrupules vis-à-vis de son frère sont vite apaisés quand il prend la décision de renoncer à tout héritage de Gérôme Roland. Le fait de se découvrir bâtard ne lui fait pas oublier que s’il renonce à l’héritage de Maréchal il perd tout : fiancée, appartement, espérances. Il choisit donc de conserver l’héritage et sa belle vie à venir, mais cela aura un prix : son frère Pierre ne peut demeurer au Havre. La bruyante expression de la douleur de ce dernier, la dureté avec laquelle il traite leur mère sont incompatibles avec une vie familiale harmonieuse. Aussi Jean va-t-il doucement pousser Pierre à prendre le large, littéralement.

La fin du roman voit donc le triomphe de ce garçon discret, enfant illégitime qui évince tranquillement son frère aîné. Jean n’est pas un procrastinateur indolent. Il est certes très attaché à sa tranquillité, mais il fait preuve d’une détermination tranquille, à l’opposé de l’agitation brouillonne de Pierre. L’enfant illégitime sera un très bon chef de famille.

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