Pierre et Jean

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La préface et le roman

Maupassant a fait précéder Pierre et Jean d’une préface qui a toujours été associée au roman depuis sa première édition. Plutôt qu’une préface sur l’œuvre qui la suit, elle est une étude sur l’art du roman, un texte de théoricien qui analyse et démontre. Le manifeste réaliste qu’est la préface est illustré par l’œuvre.

Dès le premier paragraphe, Maupassant prévient son lecteur : « Je n’ai point l’intention de plaider ici pour le petit roman qui suit. Tout au contraire, les idées que je vais essayer de faire comprendre entraîneraient plutôt la critique du genre étude psychologique que j’ai entreprise dans Pierre et Jean ». Et de fait, qu’est-ce que Pierre et Jean, sinon une étude psychologique poussée, la description réaliste, presque clinique, du tourment intérieur du protagoniste qui voit sa vie basculer à cause précisément de ce tourment ?

Les préceptes énoncés dans la préface sont illustrés dans le roman, en particulier le choix du réalisme en littérature, dont Maupassant est un des maîtres : « le Romancier d’aujourd’hui écrit l’histoire du cœur, de l’âme et de l’intelligence à l’état normal » : l’étude psychologique et le réalisme se rejoignent ici. Le réalisme invite le romancier à choisir, parmi les mille et un événements qui emplissent la vie du protagoniste, ceux qu’il mettra en lumière et utilisera dans une trame logique, naturelle, somme toute plutôt « normale ». De fait, rien ne désigne Pierre Roland comme un homme exceptionnel, digne d’être le personnage central d’un roman : sa personne et sa vie sont, comme celles des membres de sa famille, d’une grande banalité. Mais c’est la mosaïque que fabrique Maupassant, à l’aide de petits faits choisis qui en seront les pièces, qui constitue Pierre et Jean, roman réaliste par excellence. Cependant, le lecteur n’assiste pas à la dissection anatomique de la vie de Pierre : Maupassant ne dit pas absolument tout de son personnage, mais choisit soigneusement ce qu’il veut mettre en lumière, afin de brosser un tableau qui donnera l’illusion d’être semblable à la réalité. Pierre et Jean se rapproche davantage d’une huile d’Eugène Boudin que d’une photographie de Nadar, et s’en trouve vibrant d’une vie qui ajoute au réalisme. La révélation qui blesse Pierre et bouleverse la famille Roland touche d’autant plus le lecteur.

Maupassant, artisan méticuleux pour qui « le travail est une longue patience », a épuré sa phrase, l’a privée de tout adjectif ou adverbe qui en alourdirait le rythme. Le style de Maupassant dans Pierre et Jean constitue un sommet dans l’art du roman français, tout en économie de moyens, n’utilisant que le mot juste. Maupassant le précise dans la préface : il n’est pas besoin, pour toucher le lecteur, d’utiliser des mots que seule une poignée d’esthètes comprendront, ainsi que le font les symbolistes : « Efforçons-nous d’être des stylistes excellents plutôt que des collectionneurs de termes rares », énonce-t-il dans la préface. De fait, l’incipit de Pierre et Jean plonge d’emblée le lecteur dans le monde des Roland, dans toute sa banalité un peu vulgaire : « Zut ! S’écria tout à coup le père Roland, qui depuis un quart d’heure demeurait immobile, les yeux fixés sur l’eau, et soulevait par moments, d’un mouvement très léger, sa ligne descendue au fond de la mer ». Tout y est : le « père Roland », appellation qui peut désigner un homme de façon familière mais qui ici trace le cadre du drame : la famille ; un Gérôme Roland « immobile », qui n’avance ni ne recule, ce qui a induit l’ennui de sa femme et l’a poussée à chercher son bonheur ailleurs ; l’eau, l’élément omniprésent dans le roman, milieu d’où tout naît et mer à l’horizon de laquelle le protagoniste disparaîtra ; et ce Zut ! qui éclate d’emblée, comme le juron d’un piètre Cambronne. On est à mille lieux de la poésie symboliste et au cœur de la réalité.

Maupassant applique dans Pierre et Jean ce principe de simplicité et de réalisme qu’il explique dans la préface. Ce faisant, il évite de vêtir sa prose d’oripeaux qui la dateraient et l’associeraient immanquablement à une époque. Le réalisme en littérature donne à l’œuvre le pouvoir de traverser les âges sans vieillir, et le lecteur d’aujourd’hui ne sera pas rebuté par un vocabulaire obsolète ou des tournures ampoulées : comme une marine impressionniste, Pierre et Jean plonge le lecteur dans une réalité certes reconstituée, mais totalement crédible, et, qui plus est, belle dans sa description. 

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