Pierre et Jean

par

Léon Maréchal

C’est le vieil ami du ménage qui, par-delà lamort, sème le trouble dans la famille Roland. En effet, sa décision de léguersa petite fortune au seul Jean, son fils naturel, éveille les soupçons etamènera à la disparition du secret, fantôme familial qui a hanté la familleRoland pendant des années.

D’abord client de la bijouterie, Maréchal estdevenu l’amant de Louise Roland, avec qui il a vécu une liaison intense etprofonde : « j’ai été sa femme comme il a été mon mari devant Dieuqui nous avait faits l’un pour l’autre », dit de lui Mme Roland. Le pèreRoland n’a rien vu, rien soupçonné. Pourtant, Jean est blond, comme l’étaitMaréchal, et diffère de son frère aîné en tous points. Cela dit, Maréchal a eula prudence et la bonté de ne pas traiter les deux frères différemment, dumoins dans leur enfance : il les invite régulièrement chez lui et lesaccueille avec affection. Devenus adultes, les deux hommes s’en souviennentainsi : « C’était un homme de soixante ans, portant en pointe sa barbeblanche, avec des sourcils épais, tout blancs aussi. Il n’était ni grand nipetit, avait l’air affable, les yeux gris et doux, le geste modeste, l’aspectd’un brave être simple et tendre ». Sa mort est pour eux celle d’un vieuxmonsieur qui était gentil avec eux, sans plus. Pourtant, l’annonce del’héritage va enfoncer un coin entre les deux frères, que rien ne pourraenlever.

Par la force des choses, Maréchal n’a jamaispu vivre sa liaison ni sa paternité au grand jour. Léguer sa petite fortune àJean est un acte public, le seul qu’il se permette : c’est la déclarationd’amour posthume d’un père à son fils, la reconnaissance de celui-ci aux yeuxdu monde. L’opinion publique ne s’y trompe pas un instant, et Pierre et Jean,aveuglés par l’adoration filiale qu’ils vouent à leur mère qu’ils considèrentcomme une sainte, ne soupçonnent pas tout de suite ce que révèle le geste deMaréchal. Le seul qui ne comprend pas la portée du geste de son défunt ami estRoland, mari trompé et père par procuration, qui demeure dans sa béatitudehabituelle. 

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