Pierre et Jean

par

Le triomphe de l'enfant illégitime

L’enfant illégitime est un personnage récurrent dans l’œuvre de Maupassant. En effet, l’écrivain aborde ce sujet dans trente-deux contes et nouvelles. Les protagonistes sont parfois des enfants issus d’une relation d’une nuit ou de quelques semaines, comme dans Un Fils, le père étant alors inconnu, ou bien issus d’un adultère, comme dans Le Testament. Dans Pierre et Jean, c’est l’adultère qui s’invite dans la famille Roland, son fruit étant le cadet des deux fils.

L’époque de la rédaction du roman condamnait clairement l’adultère, et un enfant illégitime avait bien peu de droits dans une fratrie officiellement reconnue. Or, il est frappant de constater que Pierre et Jean voit le triomphe de l’enfant illégitime, Jean, et l’expulsion de l’enfant légitime, Pierre, hors de la sphère familiale. Comment Maupassant en arrive-t-il à cette situation à rebours ?

La famille Roland vit dans le secret, le secret de la mère qui a entretenu une longue liaison avec Maréchal et qui a eu un enfant de lui. Cet enfant est aussi dissemblable de son frère aîné qu’il est possible de l’être : Jean est blond, calme, patient. Pierre est très brun, nerveux, emporté. Jean a calmement réussi ses études et se trouve sur le point de devenir avocat, tandis que Pierre, qui a essayé plusieurs carrières, ne se décide pas à exercer la médecine. Une telle accumulation de différences, ajoutée à la visible intimité entre les Roland et Maréchal, a certainement mis la puce à l’oreille de plus d’un client de la bijouterie de Gérôme Roland. Ce dernier n’a rien vu, ne soupçonne rien. Est-il aveuglé par la passion ? Maupassant ne dit pas cela, et décrit un chef de famille borné et centré sur ses petits plaisirs égoïstes. Gérôme Roland avait tous les éléments sous les yeux : deux fils dissemblables au possible, un ami blond comme Jean, une épouse qui s’ennuie visiblement dans la boutique, mais l’égoïste recherche du confort l’a emporté sur le bon sens. La famille Roland offre donc l’image d’un cercle étroit et uni, et Gérôme Roland croit à cette image.

Les fils non plus n’ont rien su du secret de leur mère, et pour cause : à leurs yeux, Louise Roland est une sainte. La stupéfiante annonce de l’héritage que Maréchal offre à Jean n’éveille aucun soupçon chez eux. Certes, Pierre est jaloux, mais il n’imagine pas la vérité. Quant à Jean, il nage dans la béatitude, puisque cet héritage lui permet de s’installer somptueusement et de prendre femme, tout en envisageant une vie où il travaillera modérément. Les soupçons exprimés par Marowsko puis la fille de brasserie déchirent l’ignorance de Pierre et quand il est enfin certain de la vérité, sa souffrance est aussi grande que l’amour qu’il porte à sa mère. Maintenant qu’il connaît son secret, il ne lui pardonne pas de pas avoir été la sainte femme, chaste et pure, en qui il croyait. Cette souffrance s’exprime avec brutalité, il se trouve incapable de parler sans dureté à cette personne nouvelle qui se trouve devant lui. Cette violence va lui coûter cher.

Quand Jean apprend par son frère le secret de leur mère, il reçoit cette annonce comme un coup. Mais à la différence de Pierre, c’est à leur mère et à la peine de celle-ci qu’il songe avant tout. Il craint que la scène entre les deux frères, dont elle a été le témoin involontaire, ne la blesse irrémédiablement. Il parle alors doucement à sa mère, la convainc de ne pas abandonner le domicile conjugal, sèche ses larmes, et la raccompagne chez elle, tandis que Pierre est rentré depuis longtemps. C’est lui, le fils illégitime, qui se comporte immédiatement en enfant tendre et fidèle. Puis, très vite, il évacue la question de la non-paternité de Gérôme Roland : le bonhomme tient si peu de place sous son propre toit ! Enfin, au nom de la quiétude de la mère, il décide que Pierre, devenu invivable, doit quitter la sphère familiale. Et c’est ce qui se passe.

Approuvé par leur mère à bout de force, le fils illégitime pousse le fils légitime hors de la maison sans que ce dernier se défende. Il constate lui-même que la vie auprès de cette mère autrefois sainte mais simplement humaine est devenue insupportable. Il accepte d’aller traîner son chagrin dans l’océan Atlantique comme médecin sur un navire, tandis que Jean s’installera comme avocat et portera honorablement le nom de Roland.

C’est donc un schéma inversé que Maupassant offre au lecteur. Pierre et Jean est le livre où l’enfant illégitime pousse l’autre hors du nid. Cependant, ce serait une erreur que d’y voir de l’immoralité. Maupassant ne fait que peindre le tableau réaliste d’une situation qu’il a croisée maintes et maintes fois, sans doute. Il applique là un précepte développé dans la préface du roman : « les écrivains objectifs cherchent l’action ou le geste que [l’état d’âme du personnage] doit faire accomplir fatalement à cet homme dans une situation déterminée. Et il le font se conduire de telle manière, d’un bout à l’autre du volume, que tous ses actes, tous ses mouvements, soient le reflet de sa nature intime, de toutes ses pensées, de toutes ses volontés ou de toutes ses hésitations ». Pierre, fatalement, devait quitter la sphère familiale et disparaître à l’horizon comme une fumée qui se dissipe. 

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