Pierre et Jean

par

Pierre

Le fils aîné de Gérôme et Louise Roland est « un homme de trente ans à favoris noirs, coupés comme ceux des magistrats, moustache et menton rasés ». Emporté et indécis, il a tenté plusieurs professions, une demi-douzaine, « vite dégoûté de chacune », et a fini par se fixer sur la médecine, après des études tardives mais brillantes. Il n’exerce cependant toujours pas. Il est résolu à faire fortune, mais se contente pour l’instant de vivre en demandant de l’argent à ses parents.

Pierre vit, au quotidien, au côté de son cadet Jean. D’emblée, le lecteur découvre la rivalité entre les deux frères, illustrée par l’épisode du retour de la partie de pêche, quand ils rivalisent d’efforts pour éblouir Mme Rosémilly. Les efforts excessifs et désordonnés de Pierre lui font avoir le dessous sur son frère. L’image des deux frères ramant d’un même geste sous les ordres de leur père ne doit pas tromper le lecteur : ce n’est qu’une image qui cache une réalité fort différente. Pierre, d’abord seul enfant du couple Roland et donc seul récipiendaire des marques d’affection de ses parents, a vu arriver ce gros poupon blond qu’est Jean. Au fil du temps, « Pierre s’était énervé, peu à peu, à entendre vanter sans cesse ce gros garçon dont la douceur lui semblait être de la mollesse, la bonté de la niaiserie et la bienveillance de l’aveuglement ». Pierre ne déteste pas son frère, mais « s’il aimait son frère, il ne pouvait s’abstenir de le juger un peu médiocre et de se croire supérieur ». Il lui est donc pénible de constater que Jean a tranquillement réussi ses examens alors que lui, Pierre, a bataillé des années avant de devenir médecin.

Un élément lui échappe, et pour cause : Louise Roland ne peut s’empêcher de préférer Jean car il est l’enfant de son amour, tandis que Pierre n’est que le fils du lourd Gérôme Roland. Il n’est pas étonnant de voir grandir en Pierre une jalousie terrible, qu’il analyse comme une « jalousie gratuite, l’essence même de la jalousie, qui est parce qu’elle est ». En fait, Pierre a d’excellentes raisons d’être jaloux, mais il l’ignore. L’héritage va être le brandon qui incendie la famille Roland ; dès la lecture du testament de Maréchal, Jean passe au premier plan, et Pierre s’en trouve relégué au second, lui, l’aîné. Force est de constater que Pierre est victime d’une flagrante injustice : il perd tout au profit de son cadet : préséance, fiancée – Mme Rosémilly aurait été une bonne épouse pour lui –, son logis même, puisque Jean rafle sous son nez un bel appartement qu’il convoitait, et la joie puérile exprimée par Jean met Pierre hors de lui : « Pierre regardait ce logis qui aurait pu être le sien, et il s’irritait des gamineries de son frère, le jugeant, décidément, trop niais et pauvre d’esprit ».

Quand Pierre réalise que sa mère, qu’il aime profondément, a commis une « faute » et trompé son mari, une insupportable souffrance s’insinue en lui, le ronge, le rend méchant. Il devient invivable et exprime sa douleur en rendant sa mère malheureuse : il ne lui pardonne pas de ne pas être l’être pur qu’il imaginait. Jean subit cette souffrance comme il subit les événements : avec emportement, excessivement, au point de laisser éclater sa colère au visage de Jean, au cours d’une dispute d’une rare violence, dispute à laquelle leur mère assiste, terrée dans une pièce voisine. Cette querelle, au cours de laquelle Pierre jette au visage de son cadet la révélation de sa bâtardise, marque un tournant dans le récit : Pierre est devenu littéralement insupportable aux autres, comme sa vie lui est devenue insupportable. Et c’est lui, le fils aîné et légitime, qui se voit contraint de céder la place. Pour préserver leur mère, les deux frères tombent d’accord : Pierre doit partir. C’est Jean qui lui trouve une place de médecin sur un transatlantique, où il passera le plus clair de son temps. La famille Roland, agrandie par le mariage de Jean avec Mme Rosémilly, continuera sa vie paisible, tandis que Pierre disparaît à l’horizon, comme « une petite fumée grise, si lointaine, si légère, qu’elle avait l’air d’un peu de brume ». 

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