Poil de Carotte

par

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Jules Renard

Jules Renard est un
écrivain français né en 1864 à
Châlons-du-Maine en Mayenne. C’est un enfant
non désiré 
; ses parents ne s’entendent déjà plus à sa naissance. Son
père est entrepreneur de travaux pour le chemin de fer et deviendra maire de
Chitry-les-Mines, dans la Nièvre, son village d’origine où la famille
s’installe quand Jules a deux ans. L’adolescent se montre un bon lycéen alors qu’il étudie à Nevers
et part pour Paris où il décroche son baccalauréat ès lettres mais ensuite, il
abandonne la préparation au concours d’entrée à l’École normale supérieure.

Il vit difficilement à
Paris, aidé par une pension de son père. Il est un temps comptable, précepteur
des fils du romancier Auguste Lion, et en parallèle de ses nombreuses lectures
il fréquente le monde des lettres,
où il fait lire ses poèmes. Il en
publie aussi à compte d’auteur mais ne rencontre pas le succès. Il écrit aussi
des nouvelles qu’il ne parvient pas à faire publier. Il commence dès 1887 la rédaction de son Journal
et s’essaie au roman.

C’est son mariage l’année suivante, d’amour, avec
une jeune fille de seize ans, qui lui offre une sécurité financière ; il s’installe dans la maison de sa
femme. Il participe en 1889 à la
fondation du Mercure de France où il publiera divers textes et des
critiques. Il continue de fréquenter beaucoup le monde des lettres malgré son
peu de goût pour les mondanités. Il compte parmi ses amis Alphonse Allais ou
Marcel Schwob.

 

Jules Renard se fait
connaître comme romancier en 1892
lors de la publication de L’Écornifleur, bien accueilli par la
critique, centré autour du personnage d’Henri, aspirant écrivain amer mais plein de vitalité, qui incarne une
figure d’artiste exotique pour la bourgeoise
famille des Vernet
, chez laquelle il s’installe en parasite, comme le signale le titre. Il courtise Mme Vernet puis la
nièce de la famille avant de disparaître à l’improviste. Le mépris coutumier de
l’auteur pour la bourgeoisie est en veilleuse ici ; M. Vernet notamment
apparaît comme un bon bourgeois, brave et confiant, que le départ d’Henri
laisse authentiquement déçu. L’écrivain a désormais de nombreuses entrées dans la presse et écrit pour le
Figaro ou L’Écho de Paris.

En 1894 paraît Poil de Carotte, l’œuvre la plus lue
de Jules Renard. L’œuvre ne retrace pas à proprement parler l’enfance de Jules Renard mais en peint
plusieurs tableaux qui mettent en
scène un petit garçon que sa mère, Mme Lepic, n’aime pas et qui doit se
contenter de l’affection dissimulée de son père. L’enfant, vivant dans un désert affectif où il se voit
régulièrement raillé, humilié, véritable souffre-douleur
de sa famille
, devient fourbe, exprime sa frustration en maltraitant à son
tour des animaux, ne sait pas exprimer ses sentiments lui-même et provoque
l’hilarité quand il s’y essaie. Le ton
est vif, mordant, ironique parfois, mais
une poésie triste se dégage aussi
des pages, Renard faisant preuve d’un vif
sentiment de la nature
. L’œuvre autobiographique acquiert une portée
universelle dès lors que Poil de Carotte apparaît comme l’incarnation d’une âme
humaine bonne au fond, qui aspire à aimer et à être aimée, mais qui souffre ne
pas savoir s’ouvrir, et reste confinée dans une solitude qui débouche sur de l’amertume.

Deux plus tard les Histoires
naturelles
sont publiées et leur nombre augmentera au fil des éditions
successives. Il s’agit de portraits
d’animaux
, de la faune sauvage ou domestique, plus ou moins brefs, versant
même parfois dans l’épigramme.
L’auteur dit son attachement particulier pour les oiseaux, bien qu’il les chasse, et son affection pour les arbres. La langue en est élégante et
l’auteur montre un grand sens de l’observation
et du détail
. Le tout acquiert une dimension poétique et même philosophique
quand l’écrivain amorce des réflexions sur la mort de l’animal.

Jules Renard écrira aussi
pour le théâtre, adaptera L’Écornifleur – qui devient Monsieur Vernet en 1903, succès
populaire mais non critique – ou Poil de
Carotte
à la scène, mettant en avant le rôle du père de famille à chaque
fois. Le Plaisir de rompre joué en 1897 connaîtra un vif succès ;
Renard y met en scène Maurice, un homme qui rend visite une dernière fois à
Blanche, sa maîtresse, avant de se marier. La matière en est autobiographique
et le ton se situe entre l’ironie et
la tendresse. Le théâtre de Renard a
surtout pour thèmes le couple, le mariage et la famille.
La densité coutumière de sa prose se
retrouve dans les répliques. En
1907, il est élu membre de l’Académie
Goncourt
grâce à Octave Mirbeau.

 

Jules Renard meurt à 46 ans en 1910 d’artériosclérose à Paris. Quinze ans après paraît en 1925 son Journal, tenu de 1887 à 1910, en cinq volumes. On y
trouve des échos des œuvres de l’auteur en plus des thèmes classiques des
journaux intimes : effort vers le bonheur, maladies, tracas. Ainsi Jules
Renard évoque son enfance maltraitée, puis sa vie d’écrivain et de mondain – parmi ses
fréquentations : les Goncourt, Sarah Bernhardt, Tristan Bernard, Jaurès –,
et enfin sa vie rurale dans la Nièvre, l’écrivain s’étant fait élire maire en 1904 sur la liste républicaine dans le village de son enfance à Chitry,
où il sera réélu en 1908. Mais c’est la figure de l’écrivain qui domine, celui extrêmement
soucieux de style, jusqu’à un idéal de perfection asséchant, et qui
ne peut imaginer une vie heureuse autrement que trempée dans l’encrier – tout
autre art que la littérature d’ailleurs l’indiffère, et il se montre incurieux
de philosophie comme de peinture. Le Journal
comprend de nombreux aphorismes sur
l’art d’écrire
, mais aussi une collection de bons mots et un classement des écrivains par rapport à lui, ceux
qu’ils portent aux nues ne se voyant par pour autant épargnés de ses piques
(tels Barrès, Rostand ou Schwob), gâtées que sont ses admirations par une envie qu’il avoue sans fard. La sincérité est d’ailleurs un trait
constant de ce journal qui offre un portrait lucide de la vie littéraire de la Belle Époque.

 

On se souvient de Jules
Renard comme d’un écrivain précis, dans son sens de l’observation – des bourgeois,
de l’enfance, de la famille, des animaux comme de lui-même – qui n’épargne personne, mais dont la
cruauté n’interdit pas une certaine tendresse, et dans le mot choisi, son attention à la phrase, qu’il veut épurée, dense. Ce double mouvement, dans la réception et l’expression, traduit
un désir de rejoindre une vérité au plus
près. Mais son idéal de perfection en fait un éternel insatisfait. Rongé par l’envie, ses amours littéraires et ses amitiés sont pleines
d’ambiguïté. Pris souvent pour un auteur comique, son humour n’est en fait
qu’une manifestation de son regard aigu,
qui perçoit les aspects tragi-comiques
de la vie
. Il fut aussi un écrivain
engagé
, plein d’idéaux républicains,
fréquenta France, Jaurès et Blum. Il écrivit des articles dreyfusards, antimilitaristes
et anticléricaux
, voulut éduquer les paysans en s’engageant localement, notamment
en tant que maire – décrétant par exemple la gratuité des fournitures scolaires
–, en comptant diffuser son idéal laïc
et républicain
parmi eux. Son Journal,
témoignage rare de par sa sincérité, exprime finalement une même générosité, dans le sens d’un don
entier de soi, une envie de ne pas être
dupe
comme de ne pas duper, et de vivre authentiquement, et ce en faisant
toujours fusionner existence et littérature, non par choix mais par besoin.

 

 

« Poil de Carotte
n’aime pas les amis de la maison. Ils le dérangent, lui prennent son lit et
l’obligent à coucher avec sa mère. Or, si le jour il possède tous les défauts,
la nuit il a principalement celui de ronfler. Il ronfle exprès, sans aucun
doute.

La grande chambre, glaciale
même en août, contient deux lits. L’un est celui de M. Lepic, et dans l’autre
Poil de Carotte va reposer, à côté de sa mère, au fond.

Avant de s’endormir, il
toussote sous le drap, pour déblayer sa gorge. Mais peut-être ronfle-t-il du
nez ? Il fait souffler en douceur ses narines afin de s’assurer qu’elles
ne sont pas bouchées. Il s’exerce à ne point respirer trop fort.

Mais dès qu’il dort, il
ronfle. C’est comme une passion.

Aussitôt, Mme Lepic le pince
entre deux ongles, jusqu’au sang, dans le plus gras d’une fesse.

Elle a fait choix de ce
moyen.

Le cri de Poil de Carotte
réveille brusquement M. Lepic, qui demande :

– Qu’est-ce que tu as ?

– Il a le cauchemar, dit Mme
Lepic. »

 

Jules Renard, Poil de Carotte, 1894

 

« Le papillon

Ce billet doux plié en deux cherche
une adresse de fleur. »

 

Jules Renard, Histoires naturelles, 1896

 

« Je me moque de savoir
beaucoup de choses : je veux savoir des choses que j’aime. »

 

« Le talent est une
question de quantité. Le talent, ce n’est pas d’écrire une page : c’est d’en
écrire 300. Il n’est pas de roman qu’une intelligence ordinaire ne puisse
concevoir, pas de phrase si belle qu’elle soit qu’un débutant ne puisse
construire. Reste la plume à soulever, l’action de régler son papier, de
patiemment l’emplir. Les forts n’hésitent pas. Ils s’attablent, ils sueront.
Ils iront au bout. Ils épuiseront l’encre, ils useront le papier. Cela seul les
différencie, les hommes de talent, des lâches qui ne commenceront jamais. En
littérature, il n’y a que des bœufs. Les génies sont les plus gros, ceux qui
peinent dix-huit heures par jour d’une manière infatigable. La gloire est un
effort constant. »

 

Jules Renard, Journal, 1925

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