Poil de Carotte

par

La violence, seule arme de défense contre l'impuissance

Nous l’avons vu dans l’analyse des personnages, le héros est assimilé aux animaux qu’il torture. Cette assimilation trouve son apogée dans « Le Chat », qui constitue également l’apogée de la violence exercée par Poil de Carotte. L’analyse de ce chapitre démontre que la violence dont il fait preuve n’est qu’une réponse à la persécution dont il est l’objet.

              « Or il connaît un chat, méprisé parce qu’il est vieux, malade et, çà et là pelé ». Le jeune Lepic n’est-il pas méprisé parce qu’enfant non désiré, perçu comme anormal et physiquement différent ?

              « […] les traces d’une férocité qui plus tard […] apparaîtra légendaire » : sa famille le trouvait déjà violent et insensible lorsqu’il achevait une bête, mais l’accent est mis sur l’acharnement particulier, gratuit, dont il fait preuve lors de cet épisode.

              « Il l’étouffe. / Mais il s’étouffe aussi, chancelle, épuisé et tombe par terre, assis, sa figure collée contre la figure, ses deux yeux dans l’œil du chat. » En achevant le chat, Poil de Carotte s’achève lui-même. Il tombe d’ailleurs dans le coma suite à cet épisode, instant de demi-mort où il fera un cauchemar aussi affreux que révélateur sur sa psychologie.

              « Un bœuf s’approche[…], détale ensuite » : on fuit Poil de Carotte du fait de sa différence, et cela d’autant plus que sa violence contenue a éclaté au grand jour.

              « comme s’il voulait le frapper pour le faire taire » : la violence est l’arme de ceux qui ne parviennent pas à s’exprimer, ou que l’on n’écoute pas. Cette phrase reflète également le caractère insoutenable des bruits du ruisseau. En effet, « quel calme » ! si ce ruisseau « n’agaçait pas autant, à lui seul, qu’une assemblée de vieilles femmes ». Comme on l’a vu, le héros aspire à la tranquillité mais est sans cesse tourmenté par sa mère, ce qui provoque les rires de la clameur publique (les « vieilles femmes »). Il n’a pas tué le chat pour des considérations pratiques (« rien ne vaut la viande de chat pour pêcher des écrevisses ») qu’il avance en premier lieu et qui ne sont sans doute destinées qu’à se cacher la vérité. Cet accès de violence est une tentative de catharsis, à la fois pour apaiser ses tourments et pour éviter de projeter cette violence sur lui-même. Ses tentatives de suicide n’en sont que des preuves poignantes.

              « Alourdi par l’angoisse, [il] ne sait pas fuir. Et les écrevisses l’entourent. Elles se haussent vers sa gorge ». Cette angoisse est celle de la persécution, de l’incapacité de Poil de Carotte à se défendre des agressions quotidiennes qu’il subit. Les écrevisses sont une représentation diabolique de son entourage, qui se régale du moindre faux-pas. L’enfant s’assimile totalement au chat qu’il vient de tuer, et pense par là le libérer et donc se libérer en partie.

L’œuvre devient ainsi l’illustration de phénomènes psychologiques, de mécanismes qui se mettent en place sans lien logique apparent, et que le lecteur peut mettre à jour dans sa propre vie. L’œuvre peut par exemple illustrer des points de vue de psychologues plus tardifs, concernant la maltraitance, comme dans Le Drame de l’enfant doué (1983)d’Alice Miller. Poil de Carotte devient ainsi l’exemple d’un enfant dont la sensibilité particulière est perçue par une mère qui l’exploite et fait subir à son garçon ce qu’elle a sans doute elle-même subie, perpétuant une maltraitance vécue comme normale.

L’auteur, même s’il couche sa vie sur papier avec une certaine légèreté comme nous l’avons vu, parvient à conserver à ces comportements – qui peuvent être jugés normaux à la campagne comme dans un milieu bourgeois (et particulièrement protestant chez Alice Miller) – toute leur horreur et leur caractère éternel si la chaîne de la maltraitance n’est jamais brisée.

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