Un long dimanche de fiançailles

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Sébastien Japrisot

Chronologie : Vie &
Regards sur les œuvres principales

 

1931 : Jean-Baptiste Rossi – Sébastien Japrisot de son nom de plume – naît à Marseille. C’est au lycée Thiers qu’il commence à écrire,
un roman intitulé Les
mal partis
. En 1948, il part étudier à la Sorbonne avec l’idée de se faire éditer. Il publie des nouvelles dans divers périodiques (La Gazette des Lettres notamment) et
parvient à faire paraître en 1950 son roman écrit adolescent, se voulant sulfureux, sur les amours d’un collégien de quatorze ans et d’une
religieuse à Marseille, pendant l’Occupation – relation qui apparaît condamnée
dès ses commencements. L’œuvre ne rencontre que peu d’écho mais lui vaut un petit
succès
d’estime ; il est
notamment remarqué par Roger Nimier. Le jeune auteur, malgré ses connaissances
vacillantes de la langue anglaise, se met à des traductions, de romans western de Clarence E. Mulford puis de L’Attrape-cœur
de J. D. Salinger en
1953, sans connaître plus de succès.
Il publiera également une traduction des nouvelles de Salinger en 1961. Il
tourne alors sa plume vers le monde de
la publicité
, devenant concepteur et chef de publicité. Lassé de ces
activités, il se tournera ensuite vers le cinéma,
réalisera deux courts-métrages avant
d’embrasser une carrière d’auteur de
romans policiers
et de scénariste de
premier plan.

1962 : Jean-Baptiste Rossi devient Sébastien Japrisot (quasi-anagramme de
son nom) avec un premier roman policier, Compartiment tueurs, qu’il écrit
très rapidement pour faire face à des ennuis financiers, et grâce auquel
l’écrivain rencontre finalement le succès.
Dans la veine du Crime de
l’Orient-Express
et de Dix petits
nègres
d’Agatha Christie, l’auteur met en scène un « huit clos ferroviaire » qui débute
par la découverte du cadavre d’une jeune femme dans le compartiment d’un train.
En effet, un à un, les suspects du
crime, qui sont à la fois de gênants témoins,
sont à leur tour assassinés. L’enquête, très alambiquée, s’en trouve d’autant compliquée. Pour entretenir le
mystère sur l’identité du tueur, Japrisot se plaît à varier les points de vue,
et donc les discours subjectifs. Le roman est porté sur grand écran deux ans
plus tard par Costa-Gavras, dont
c’est le premier film. Au casting, prestigieux, figurent notamment Yves
Montand, Simone Signoret, Catherine Allégret, Michel Piccoli ou encore
Jean-Louis Trintignant.

1963 : Le roman Piège pour Cendrillon, écrit également très rapidement dans la
foulée de Compartiment tueurs, raconte l’enquête que mène Michèle Isola,
une jeune femme de vingt ans surnommée « Mi », après son réveil dans
un hôpital. Elle s’y est retrouvée suite à un incendie duquel Do, amie
d’enfance avec laquelle elle a été élevée, n’a pu être sauvée. Mais très vite
des phrases sibyllines et des éléments anodins viennent troubler
l’esprit de la miraculée, qui a subi plusieurs opérations de chirurgie
esthétique. En effet, elle finit par se demander si elle est Do ou Mi, victime
ou assassin, mais dans tout cas, elle est enquêteuse, et doit démêler les récits contradictoires qu’elle entend.
L’intrigue avance savamment, selon une mécanique précise, et la narration se
distingue à nouveau par une alternance des points de vue, entre ceux de Do et
de Mi. En 1965, André Cayatte adapte
le roman au cinéma, avec l’aide de Jean Anouilh au scénario.

1966 : L’héroïne de La Dame dans l’auto avec des lunettes et un
fusil
, c’est Dany Longo, une jeune femme d’apparence ordinaire qui n’a
pas trente ans et qui, sur un coup de tête, décide d’emprunter, sans
autorisation, la décapotable de son patron pour le weekend du 14 juillet, mue
par le désir d’aller voir la mer. Quand, dans une station service, un inconnu
lui mutile la main gauche sans raison apparente, tout bascule. Une série d’incidents va laisser penser que
quelque chose de mystérieux se trame, ou bien… que Dany est simplement folle, ou au moins mythomane. La signification du titre se révèle progressivement au
cours du récit, dont les épisodes sont à nouveau égrenés par plusieurs voix narratives. Anatole
Litvak en fait un film en 1969.

La même année reparaît Les mal partis, qui
n’avait pas rencontré le succès en 1950. Cette fois, il remporte le prix de
l’Unanimité, attribué par un jury réunissant des personnalités de premier plan,
dont Sartre et Aragon. L’auteur s’essaiera de nouveau à la réalisation en
l’adaptant à l’écran en 1975.

1969 : Sébastien Japrisot écrit le scénario du Passager de la pluie de René Clément, avec Marlène Jobert et
Charles Bronson dans les rôles principaux. Ici, on connaît l’assassin dès le
début de l’histoire, il s’agit de Mélie, une jeune femme agressée et violée un
soir que son mari, pilote, est au loin. Elle parvient néanmoins à tuer son
assaillant puis se débarrasse du corps. Mais le lendemain, Harry Dobbs, un
étrange individu, arrive en ville et va se mettre à harceler la jeune femme,
dont il semble connaître le secret. Dès lors un face-à-face se met en place entre celle qui n’était jusqu’alors
qu’une douce épouse et son rusé adversaire. La tâche de Mélie est compliquée
par l’enquête de la police : elle doit évoluer entre deux feux.

1978 : Japrisot revient à l’écriture romanesque avec L’Été meurtrier, roman
qui a pour héroïne Éliane, une jeune fille de dix-neuf ans à la personnalité
complexe, à la fois fragile et manipulatrice, qui va nourrir le projet de
venger sa mère, victime d’un viol par trois inconnus, dont Éliane est issue. Cette
trame est compliquée par la relation passionnée qui naît entre la jeune femme
et Florimond, un jeune homme dont elle pense que le père figurait parmi les coupables.
Les multiples points de vue, qui
varient dans chacune des six parties de l’œuvre, traduisent le caractère
protéiforme de la vérité, personnelle à chacun. Le roman, récompensé du prix
des Deux Magots, est adapté au cinéma par Jean
Becker
en 1983, avec Isabelle
Adjani et Alain Souchon au casting. La paire Becker-Japrisot renaîtra à
l’occasion de nouvelles collaborations en 1998 pour Les Enfants du marais et en
2001 pour Un crime au paradis.

1986 : Japrisot reprend le procédé des multiples voix narratives dans La
Passion des femmes
, où c’est un homme séducteur à l’identité floue – son prénom notamment
change d’un bouche à l’autre – qui se trouve au centre d’un concert de témoignages de femmes qu’ils
a tenues sous son charme. Au début du roman, il tombe, sur une plage déserte,
frappé par un coup de fusil. Dès lors le lecteur scrute dans les récits de ses
diverses compagnes les indices menant au coupable.

1991 : Un long dimanche de fiançailles raconte une enquête
particulière, celle que mène Mathilde, une jeune femme paralysée, qui cherche à
savoir la vérité sur la mort de Manech, son fiancé, condamné à mort par un
conseil de guerre lors de la Première Guerre mondiale. Ne croyant pas en la
version officielle qu’on lui donne, elle part à sa recherche, remuant ciel et
terre et recueillant de nombreux témoignages. Ce roman qui a remporté le prix Interallié a trouvé un
prolongement au cinéma en 2004 grâce à Jean-Pierre
Jeunet
qui a dirigé Audrey Tautou et Gaspard Ulliel dans les rôles de
Mathilde et Manech.

2003 : Sébastien Japrisot meurt à
Vichy à soixante-et-onze ans. De nombreux hommages ont été rendus depuis à son art du récit, son sens du suspens et à son style
travaillé
. Un critique parlait par exemple de lui comme d’« un Simenon
corrigé par Robbe-Grillet ».

 

 

« Le
troisième homme, qui ramassait les perles répandues sur le plancher, leva les
yeux et demanda, patron, ce qu’il avait à faire, lui. Il y eut un gros rire,
puis la voix assourdie par le rhume dit pauvre nouille, qu’il n’avait qu’à
enfiler ce qu’il tenait. Qu’est-ce qu’il pouvait faire d’autre ?

L’homme au
chapeau se retourna vers celui qui regardait toujours par la vitre, un homme
maigre, très grand, au pardessus bleu marine élimé aux manches, aux cheveux d’un
brun terne, aux épaules voûtées par trente-cinq ou quarante ans de soumission
quotidienne. Devant son visage, il y avait de la buée sur la vitre. Il ne
devait pas voir grand-chose.

L’homme au
chapeau dit qu’il n’oublie pas, lui, Grazzi, de jeter un coup d’œil sur les
autres compartiments, on ne sait jamais et même quand on trouve que dalle, ça
fait du poids dans le rapport. Faut développer.

Il voulut
ajouter autre chose, mais il haussa les épaules, dit à nouveau bon Dieu, qu’il
en tenait une carabinée, toi, l’enfileur de perles, je te trouve au Quai vers
midi, ciao, et il s’en alla sans refermer la porte.

L’homme
debout devant la vitre se retourna, visage blafard, yeux bleus, regard
tranquille, et dit à l’autre, penché sur la couchette où la femme tendait un
dos mort, des muscles morts, qu’il y avait vraiment des coups de pied quelque
part qui se perdaient. »

 

Sébastien Japrisot, Compartiment tueurs, 1962

 

« J’attendrai encore. J’attendrai, tant qu’il le faudra, que
cette guerre, dans toutes les têtes, soit ce qu’elle a toujours été, la plus
immonde, la plus cruelle, la plus inutile de toutes les conneries, que les
drapeaux ne se dressent plus, en novembre, devant les monuments aux morts, que
les pauvres couillons du front cessent de se rassembler, avec leurs putains de
bérets sur la tête, un bras en moins ou une jambe, pour fêter quoi ? »

 

Sébastien Japrisot, Un long dimanche de
fiançailles
, 1991

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