Un long dimanche de fiançailles

par

Les fusillés pour l'exemple et autres condamnés

Le drame de Bingo Crépuscule n’est pas le fruit de la seuleimagination de Sébastien Japrisot. En effet, durant la Première Guerre mondiale,plusieurs dizaines de soldats français furent condamnés à mort et exécutés, ouparfois exécutés sans jugement : ils sont ceux que l’on a coutumed’appeler les fusillés pour l’exemple. C’est cette page d’histoire qu’Unlong dimanche de fiançailles met en lumière.

Pourquoi un soldat était-il condamné ? Un soldat estcondamné pour l’exemple quand il a été convaincu de lâcheté par le tribunal, cequi peut simplement signifier, en 1914, qu’il a reculé d’une vingtaine demètres lors d’une attaque afin de s’abriter d’un tir de mitrailleuse. On peutaussi être condamné si l’on s’est automutilé, si l’on s’est infligé « lafine blessure », afin d’être déclaré inapte au combat et dispensé, aumoins pour un temps, de combattre en première ligne. C’est le cas des cinqcondamnés de Bingo Crépuscule (cependant, l’un d’entre eux, Kléber Bouquet, estinnocent de ce dont on l’accuse). Ce type d’acte est considéré comme un« abandon de poste en présence de l’ennemi » et devient passible dela peine de mort dès le début de la guerre, en août 1914. Si l’on étaitconvaincu d’automutilation, ou si l’on était accusé d’abandon de poste devantl’ennemi, on passait en conseil de guerre. Le soldat pouvait être condamné àune peine de travaux forcés et renvoyé au front, ou condamné à mort. Il pouvaitalors bénéficier d’une grâce présidentielle – c’est le cas des condamnés deBingo Crépuscule, dont la grâce est cachée par le commandant Lavrouye – et leurcondamnation était alors commuée en travaux forcés.

Un grand nombre d’exécutions « pour l’exemple »ont eu lieu dès le début du conflit, en 1914 et 1915. Cent vingt-cinq soldatssont exécutés pendant les cinq premiers mois de la guerre, puis deux centtrente-quatre en 1915. Cependant, la vague d’exécutions la plus connue estcelle de 1917, qui suit l’effroyable offensive du Chemin des Dames au moisd’avril, bataille au cours de laquelle au moins 200 000 soldats françaisperdent la vie en quelques jours. C’est à ce moment que les soldats, épuiséspar des mois, voire des années de guerre, refusent de renouveler des assautsqui déciment des sections entières. Ce mouvement, souvent qualifié demutinerie, prend le commandement de court. Pour le briser, les autorités ontrecours aux exécutions pour l’exemple, et plusieurs dizaines de soldats sontcondamnés et vingt-sept sont passés par les armes. Cependant, le hautcommandement prend la mesure de l’épuisement des soldats. Le général Nivelle,concepteur de l’offensive du Chemin des Dames et dont il a tiré l’évocateursurnom de « boucher », est remplacé par le général Pétain, qui calmela rébellion en mettant fin aux offensives coûteuses en hommes. En outre, cedernier adoucit la vie des poilus au front en améliorantl’approvisionnement et en augmentant le nombre de permissions. C’est pourtant àPétain que Sébastien Japrisot attribue l’invention du type d’exécution réservéaux condamnés de Bingo Crépuscule : « À la nuit, les bras attachés,on va les balancer dans le bled, en avant des barbelés de Bingo Crépuscule, eton les y laissera crever ou se faire trouer la peau par ceux d’enface ! » L’auteur se permet ici quelques anachronismes. D’abord, cetype de traitement barbare a effectivement existé, mais dès avant janvier 1917.Ensuite, à la date de l’affaire de Bingo Crépuscule, Pétain n’est pas encoregénéral en chef. Il est probable que Sébastien Japrisot a choisi le nom dePétain car c’est un nom honni dans l’histoire de France en raison de son rôletrès discutable lors de la Deuxième Guerre mondiale.

Sébastien Japrisot n’a pas choisi le lieu et la date dudrame au hasard. D’abord le lieu : c’est le front de la Somme, théâtred’une des plus effroyables batailles du conflit, qui vit la mort de plus d’unmillion d’hommes entre juillet et novembre 1916. Ensuite la date : leconseil de guerre s’est tenu les 28 et 29 septembre 1916, dans l’école communalede Dandrechain, près de Suzanne (la ville de Suzanne existe réellement), dansla Somme. On est donc en pleine bataille de la Somme, et toutes les conditionssont réunies pour que les malheureux voient leur résistance faiblir et leursnerfs craquer. Ils furent quinze condamnés à mort, tous graciés par leprésident Poincaré le 2 janvier 1917. Sébastien Japrisot place donc le drame deBingo Crépuscule entre deux batailles effroyables, la Somme et le Chemin desDames, sur un front ravagé.

Le drame des fusillés pour l’exemple est une des pages lesplus noires de l’histoire de l’armée française. En effet, les autorités ontvite réalisé que nombre de ces condamnations étaient infondées, et qu’on avaitfusillé des innocents. Certains fusillés, une quarantaine, furent réhabilitésdans les mois qui suivirent leur exécution —évidemment trop tard. Quant à ceuxdont le procès ne fut pas révisé, leur nom resta couvert d’opprobre car marquépar la honte. Il faudra attendre les années 2000 pour que cette situationévolue et que les condamnés soient lavés de la honte qui s’attachait à leurcondamnation. Le sujet resta longtemps tabou en France, et le film de StanleyKubrick Paths of Glory (Les Sentiers de la gloire), dont le sujetest le sort de soldats fusillés pour l’exemple, sorti en 1957, ne sera projetéen France qu’en 1975. Cependant, notons que certains écrivains issus de laguerre, comme Henri Barbusse dans Le Feu (publié en 1916) ou GabrielChevalier dans La Peur (publié en 1930) abordent le sujet des exécutionspour l’exemple.

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