Un long dimanche de fiançailles

par

Mathilde Donnay, dite Matti

Mathilde est la protagoniste du roman et l’on peutconsidérer qu’en raison de sa volonté et de son caractère, elle peut prétendreau statut d’héroïne. Le lecteur ne la quitte presque pas, et le narrateur donneau lecteur accès aux pensées et réflexions de la jeune fille qui, au fil dutemps, devient jeune femme. À ce titre, Un long dimanche de fiançailles peutêtre considéré comme un roman d’apprentissage. La quête entreprise parMathilde, contre l’avis de tous les siens, ressemble bien souvent à une enquêtepolicière, et le lecteur suit l’évolution de ladite enquête au même rythme queMathilde. Le narrateur est certes omniscient, mais il n’autorise pas le lecteurà en savoir plus long que sa protagoniste.

Mathilde est née le 1er janvier 1900. À l’âge detrois ans et demi, une grave chute l’a laissée paralysée. La fillette a grandi,et quand le lecteur fait sa connaissance, « elle a de grands yeux verts ougris, selon le temps. Elle a un petit nez droit, de longs cheveux châtainclair. […] Quand on la déplie, elle mesure cent soixante-dix-huit centimètres »,ce qui est une fort grande taille pour une femme de son époque. Elle est lafille de Mathieu Donnay, riche bourgeois qui ne sait rien refuser à sa Matti. Sonfrère, Paul, a dix ans de plus qu’elle. Il est marié, à la « pas-bellepas-sœur » de Mathilde. Cette dernière vit la plus grande partie del’année dans la villa de vacances de ses parents, à Capbreton en Vendée. Cette fillede la nature peint uniquement des fleurs ou des paysages fleuris. À Capbreton,ce sont Bénédicte et Sylvain, deux employés de Mathieu Donnay, qui s’occupentd’elle. Le couple aime Mathilde comme si elle était leur fille. Terminons enprécisant que Mathilde a huit chats et un chien.

Son handicap l’a obligée à suivre de longs et douloureuxtraitements, aussi a-t-elle appris à ranger cette partie de sa vie dans un coinde sa tête : quand elle doit y penser, c’est à une vie autre qu’ellepense, comme si elle était une personne différente. Cette partie de sapersonnalité est celle à laquelle le lecteur a le moins accès. En revanche, onne quitte pas Mathilde dans la quête qu’elle a entreprise en août 1919, moinsd’un an après la fin de la Grande Guerre : elle veut retrouver Manech, sonfiancé, déclaré mort. Mais Mathilde ne le croit pas : si Manech étaitmort, elle le saurait.

L’amour entre Mathilde et Manech est absolu, idéal. C’estManech qui est allé à Mathilde, fillette solitaire et sans amis, c’est lui quia porté la petite fille paralysée sur ses épaules, c’est lui qui a tenté de luiapprendre à nager. C’est lui qui, après lui avoir montré qu’on pouvait la voircomme une petite fille semblable aux autres petites filles, lui a montréqu’elle était désirable : Mathilde avait seize ans quand ils ont faitl’amour pour la première fois. L’amour de Mathilde pour Manech est à la foisenfantin et féminin, et en tout cas très pur. C’est pourquoi rechercher Manech,un Manech vivant, bien sûr, relève de l’évidence pour Mathilde. Mathilde est ceque l’on appelait après la Grande Guerre une veuve blanche, c’est-à-dire unejeune femme dont le fiancé a été tué à la guerre, et qui est restée fidèle ausouvenir du disparu. La troisième partie, ou troisième chapitre du roman portece beau titre : La veuve blanche. Le blanc, c’était la couleur dudeuil des reines de France, au temps jadis.

L’énigme à laquelle Mathilde s’attaque est comme un puzzledont les pièces seraient dispersées, très loin les unes des autres, et qu’on nelui distribuerait qu’avec parcimonie. La première pièce du puzzle est letémoignage de l’adjudant-chef Esperanza, qui se meurt de la grippe espagnoledans un hôpital. Le premier il donne à Mathilde des éléments concrets surl’affaire de Bingo Crépuscule. Puis les nouvelles pièces du puzzle vont sesuccéder, mais il faudra que Mathilde aille les chercher une par une :elle passe une annonce dans les journaux, elle se déplace, elle la petiteparalytique, pour rencontrer les témoins, elle engage un détective privé, elleapprend, écrit, se documente. Elle ne réclame pas justice – nombre de soldatsexécutés pour l’exemple furent pourtant réhabilités à cette époque – nivengeance : elle veut retrouver l’homme qu’elle aime. Sa quête dure desannées, de 1919 à 1924.

Elle agit avec méthode, range toutes les lettres et autrespapiers ayant trait à sa quête dans une grande boîte en acajou fabriquéeautrefois par Manech. Elle a tout de suite remarqué que la lettre écrite à safemme par un des condamnés, Benoît Notre-Dame, n’est pas normale en lacirconstance : qui s’intéresserait à des récoltes et des achats defournitures à la veille d’être passé par les armes ? L’explication commequoi le soldat était « une brute de six pieds de haut, taciturne et bornéaux horizons de son champ comme beaucoup de ses semblables » n’est passuffisante à ses yeux. Après avoir lu les dernières lettres des cinq condamnésde Bingo Crépuscule, elle écrit à leurs proches. Puis elle fait paraître deuxannonces, d’abord en 1919 puis en 1923, afin d’avoir des renseignements sur cequi s’est passé dans la tranchée fatale. À la suite de la première annonce,elle recueille nombre de renseignements de la part de témoins du drame ou deproches des condamnés. Jamais elle ne se lasse, malgré son handicap, et malgréle fait qu’elle soit la seule à espérer. Et puis elle a vite compris qu’uneautre femme poursuivait une quête semblable à la sienne, et que cette femme,Tina Lombardi, ne serait jamais son alliée mais pourrait se révéler uneennemie.

Les mois, les années passent. Mathieu Donnay offre à safille une belle maison neuve à Hossegor, non loin de Capbreton, que Mathildebaptise MMM : Mathilde Aime Manech, ou Manech Aime Mathilde. L’enquêtemarque un pas jusqu’à l’intervention de deux personnages essentiels :Célestin Poux, personnage lumineux qui porte dans sa musette un grand nombre depièces du puzzle, et Tina Lombardi, personnage noir qui, dans une lettreposthume – elle vient d’être guillotinée – offre à Mathilde les piècesmanquantes. C’est par Tina que Mathilde apprend un détail capital :« Benjamin Gordes, blessé, soutenant un autre soldat de la compagnie,nommé Jean Desrochelles », a été vu par deux brancardiers. Le soldat« que soutenait Gordes portait à la main gauche un gant rouge. » Cegant, c’est celui que Célestin Poux avait donné à Manech pour le préserver dufroid. Un espoir immense naît alors dans le cœur de la jeune femme, et il fautpeu de temps au détective Germain Pire pour retrouver ce supposé soldatDesrochelles : c’est bien Manech, devenu amnésique, qu’une brave et bonnemaman qui a perdu son fils à la guerre a adopté comme si c’était son filsdéfunt. Entretemps, Mathilde a retrouvé celui qui a sauvé Manech, BenoîtNotre-Dame, lequel a changé de nom et se cache dans un village deSeine-et-Marne, littéralement au bout du monde. Toutes les pièces sontretrouvées, une seule reste à mettre en place.

C’est un Manech meurtri, amputé de la main droite et de lamémoire, que va rencontrer Mathilde. De plus, deux ultimes obstacles sedressent : d’une part, si Mathilde révèle l’identité du faux soldatDesrochelles, Manech est passible du bagne à vie. D’autre part, a-t-elle ledroit de ruiner la vie de la bonne Mme Desrochelles et peut-être de ruiner enmême temps la vie que cette femme a offerte à un Manech brisé ? La fin dela quête montre Mathilde qui regarde son Manech, qui ne l’a pas reconnue, assisau soleil dans un joli jardin ; elle le regarde, le regarde encore, l’espoird’un avenir radieux chevillé au cœur, car « la vie est longue et peutporter encore beaucoup plus sur son dos ».

Mathilde est un personnage très positif, qui a des défautstrès humains : elle est parfois sujette à des sautes d’humeur, elle n’apas toujours bon caractère, boude facilement, mais ces quelques traits sontamplement compensés par l’incroyable volonté dont cette jeune femme faitpreuve. Elle incarne une de ces dizaines de milliers de veuves blanches qui, àcause de la Grande Guerre, ont vu leur vie ravagée. Mais Mathilde ne veut passubir le sort et s’applique à faire mentir celles et ceux qui, raisonnables,l’assurent que son Manech est mort et enterré : ne lui montre-t-on pas satombe ? Même cela n’éteint pas la flamme de sa volonté. Détectiveimprovisée, amoureuse indomptable, Mathilde impose le respect.

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