Un long dimanche de fiançailles

par

Jean Etcheverry, dit Manech, dit le Bleuet, matricule 9692 classe 1917

Ce personnage est au cœur de l’intrigue, puisqu’il estl’objet de la recherche qui est racontée au lecteur. On en parle, on évoque sesactions, on essaye de deviner ce qu’il est devenu, mais le personnagen’apparaît aux yeux de Mathilde et du lecteur que dans les dernières pages duroman.

En basque, Jean se dit Manex et se prononce Manech. C’est àdessein que Manech signe ses lettres à Mathilde avec cette dernièreorthographe. Il a trois ans de plus que sa fiancée et au matin du 6 janvier1917, il a dix-neuf ans et sept mois. Avant la guerre, il était marin-pêcheurdans les Landes, près de Capbreton. Il a été mobilisé le 2 avril 1916. Aufront, il fait preuve de courage, comme ses camarades, jusqu’à ce qu’un jour ilchange d’attitude, et se retrouve devant un conseil de guerre. Manech n’est pasmoins courageux que les autres : son courage en mer en est la preuve. Ila, à maintes reprises, porté secours à des bateaux en détresse. Pourtant, aufront, le commandement a considéré qu’il est un lâche. Il est passé deux foisdevant un conseil de guerre. La première fois, il avait tenté de simuler lessymptômes de la jaunisse, et sa punition fut de voir ses permissionssupprimées. Et puis il y a eu la mutilation, la cigarette tenue au dessus dubord de la tranchée, afin qu’un soldat allemand tire sur sa main. Cettedeuxième comparution lui vaut d’être condamné à mort. Que s’est-il passé pourque Manech en arrive à provoquer le sort pour qu’on le tire de l’enfer destranchées ? Au début, il s’est montré très brave, jusqu’à ce jour de« la torpille de trop », cet obus dont le souffle l’a soulevé deterre, mais a pulvérisé son camarade. Manech s’est alors trouvé « couvertdu sang du camarade, couvert tout entier de sang et de chairs qu’on ne pouvaitplus reconnaître, il en avait jusque dans la bouche, il crachait l’horreur, ilen hurlait. » Le lendemain, il avait retrouvé un calme apparent, maisquelque chose en lui était irrémédiablement cassé, et il est, de temps entemps, secoué d’incoercibles tremblements. Peu de temps après, il provoque sablessure, non pas la « fine blessure » comme on dit alors, suffisantepour éloigner le soldat du front mais pas handicapante ; la blessure deManech est une sale blessure, et il a fallu l’amputer de la main droite.

Quand il arrive à Bingo Crépuscule, les témoins sontunanimes : Manech a perdu la raison. Il parle de son mariage prochain avecMathilde, qui aura lieu, dit-il, après l’exécution. Il a les yeux tournés versun monde intérieur où l’horreur de la guerre n’existe pas. C’est sans peurqu’il bascule dans le no man’s land, puisqu’il ne se rend pas compte de ce quise passe. Il est évident que Manech soufre de ce qu’il est aujourd’hui convenud’appeler un syndrome de stress post-traumatique. Il s’agit d’une réactionpsychologique à une situation durant laquelle le sujet a vu son intégritéphysique ou mentale mise en danger. Les cas en sont fréquents durant lesconflits armés, mais le phénomène n’a été étudié qu’à partir de la GrandeGuerre, et nombre de soldats, de toutes les armées engagées, furent traités desimulateurs et de lâches alors qu’ils auraient dû bénéficier de soins. Ce sontdes soins psychologiques qu’il aurait fallu à Manech, pas une condamnation àmort.

Quand Manech se trouve sur la terre de personne, soncomportement est aberrant. Au lieu de se mettre à l’abri, il s’expose. Cetinnocent se dresse au milieu de la zone entre les tranchées et, de sa seulemain valide, entreprend de construire un bonhomme de neige. Les Français leregardent faire, bouleversés ; les Allemands ne tirent pas : on netire pas sur un enfant qui joue. Ils lui envoient même un chapeau et une pipepour décorer son bonhomme. Ce calme vole en éclats quand apparaît l’Albatros,un avion allemand dont le mitrailleur fait feu sur Manech et le blesse. Lejeune homme s’effondre, et l’enfer se déchaîne. Les obus pleuvent, les ballesfusent. Manech est au sol, miraculeusement abrité, et n’est pas touché par lesballes et les shrapnels. Mais un autre ennemi, le froid de la nuit de janvier,est tout aussi dangereux, et Manech contracte une sévère pneumonie, maladiegravissime en cette époque où les antibiotiques n’existaient pas. Le 8 janvier,le caporal Gordes et le soldat Desrochelles trouvent Manech encore vivant,lorsqu’un obus les tue. C’est Benoît Notre-Dame, qui a passé la nuit et lajournée caché, qui va prendre Manech en charge : il échange les plaquesd’identité entre Jean Desrochelles et Manech, et emmène le blessé à l’ambulancela plus proche. Sous le nom de Jean Desrochelles, Manech est soigné pour unegrave pneumonie, erre d’hôpital en hôpital, pour être enfin réformé et« rendu à sa famille le 12 avril 1918, en la personne de sa mère, madameveuve Desrochelles ». C’est donc la mère de Jean Desrochelles qui,pourtant consciente qu’il ne s’agit pas là de son fils, décide néanmoins de leprendre en charge et de recréer son foyer. Auprès d’elle, Manech réapprendlentement à vivre.

Quand le détective Germain Pire le retrouve, en septembre1924, sept ans après l’affaire de Bingo Crépuscule, Manech souffre d’uneamnésie totale. Son traumatisme est tel qu’il a même dû réapprendre à parler.Il vit, paisible, sous la protection jalouse de celle qu’il prend pour sa mère,Juliette Desrochelles. « C’est un garçon […] brun de cheveux, grand etmince, aux yeux gris ou bleus […] mais il y a une âme massacrée au fond de sesprunelles, on la voit nue, une âme massacrée qui appelle au secours. » Lepêcheur de Capbreton est mort, le hardi gaillard qui portait Mathilde sur sondos n’est plus. Elle rencontre un doux garçon qui s’est découvert une âmed’artiste peintre, et c’est par son art qu’il crie la souffrance de son âmemassacrée, dans ses toiles « d’une abstraction totale, des explosions decouleurs, mais […] elles crient toutes ces choses, terribles et démontées commela mer de novembre, qu’on voit au fond de ses yeux. » Quand Manech lèveles yeux sur Mathilde, le miracle que le lecteur espère n’a pas lieu : ilne la reconnaît pas. Mais il lui demande doucement, comme en ce jour de juin1910, quand il a parlé à Mathilde pour la première fois : « Tu peuxpas marcher ? ». Et comme l’enfant qu’il est redevenu, il lui proposede regarder ce qu’il a fait. « Mais pas tout de suite, c’est pas fini. »

Le personnage de Manech est l’archétype des soldats victimesde la Grande Guerre. Il n’est pas mort physiquement, mais il est doublementmutilé : il a perdu une main et il a perdu l’esprit. C’était un jeunegarçon plein de vie, un homme bon et courageux qui aurait contribué à construire,au moins pour lui et les siens, un monde positif, grâce à son travail et sonsourire. Mathilde et lui auraient eu des enfants, qui eux aussi auraient étédes êtres lumineux. Mais Manech est mort le jour où son corps s’est trouvécouvert des restes sanglants de son camarade. Le jeune pêcheur a été broyé parles « marmites », déchiqueté par les « mitrailleuses de chezMaxim », comme les appelle Célestin Poux. Il est redevenu un enfant, quine pourra qu’être choyé. Faut-il lui souhaiter de sortir de cet étatd’hébétude ? Rien n’est moins sûr, car il retrouverait alors sesabominables souvenirs. Il se trouve certainement mieux dans les limbes de sonillusion. 

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