Un long dimanche de fiançailles

par

Les quatre autres « mutins »

Benoît Notre-Dame, dit Cet-Homme, matricule 1818

Âgé de trente ans au moment de l’affaire de Bingo Crépuscule, il était avant la guerre cultivateur en Dordogne. C’est un enfant trouvé, recueilli sur les marches d’une église — Notre-Dame le jour de la saint Benoît. Voilà d’où il tire son nom. Marié à Mariette qui est, comme lui, une enfant de l’Assistance publique, il est père d’un petit garçon prénommé Baptistin. Sa forte personnalité le démarque au sein du groupe des condamnés, au point que même le capitaine Favourier, qui ne le voit que quelques minutes, s’en aperçoit. Il « était certainement des cinq soldats le plus brave et le plus redoutable. » Un jour, pendant une offensive, il a étranglé un officier de sa compagnie.

C’est un homme méticuleux : avant de se tirer dans la main droite, ce gaucher a longuement limé la balle afin qu’elle fasse le moins de dégâts possible. De fait, il conservera l’usage de trois doigts de cette main. Avant de marcher vers Bingo Crépuscule, il écrit une étrange lettre à sa femme : il y parle d’achat d’engrais, évoque des soucis qui devraient être très loin de son esprit en un moment pareil. En fait, cette lettre est codée, selon le code dit de l’Ascenseur : pour comprendre le message, le destinataire doit lire une colonne de mots dans la lettre sans tenir compte des lignes. Le message est clair : « Je serai Bernay mars. Vend tout. Dis rien. Écoute personne. Benoît. » Bernay est un village de Seine-et-Marne où Benoît Notre-Dame a été placé durant son enfance et où il a vécu quelques mois heureux. Cette lettre indique clairement que Benoît Notre-Dame n’a pas l’intention de se laisser tirer comme un lapin : il veut échapper au supplice qu’on entend lui infliger. Il ne perd pas de temps en vains discours, fait taire un de ses compagnons d’infortune, Ange Bassignano, en l’assommant d’un coup de godillot à la tête. Puis on le jette avec les autres sur la terre de personne, le no man’s land.

Quand il se retrouve entre les tranchées françaises et allemandes, Benoît Notre-Dame est vite libéré de ses liens par Manech, dont la main unique n’a pas oublié l’art, essentiel pour les marins, de faire et défaire les nœuds. Il se sépare des autres, se cache, ne répond pas quand on appelle son nom. Le hasard lui fait découvrir une cave, ultime vestige d’une chapelle qui s’élevait là. À l’aube du 8 janvier, il voit un Albatros, un avion allemand, survoler la zone entre les lignes, tirer sur Manech et se faire descendre par un des condamnés jetés dans le no man’s land, Kléber Bouquet dit l’Eskimo. C’est là que Cet-Homme est frappé par un projectile et tombe sans connaissance au fond du trou qui lui sert de refuge. Quand il se réveille, il a faim et froid, et la terre roule sous les coups de boutoir des lourds obus dont l’explosion laboure le sol. Malgré cela, il parvient à s’endormir ; ce sont des voix qui le tirent du sommeil : le bombardement s’est calmé et deux soldats sont au-dehors, qui viennent de trouver Manech encore vivant. À ce moment précis, un « chaudron » explose, tue l’un des deux soldats – il s’appelle Jean Desrochelles – et blesse l’autre, le caporal Benjamin Gordes, qui parvient à se traîner dans la cave et y meurt peu après. Benoît Notre-Dame n’hésite pas : il échange ses vêtements et sa plaque d’identité avec ceux de Gordes, et chausse les bottes allemandes portées par le caporal français. Il sort à l’air libre, va prendre le chemin de l’arrière, mais une voix l’arrête : c’est Manech, brûlant de fièvre, qui gémit. Après une très brève hésitation, Benoît Notre-Dame échange les vêtements de Manech et sa plaque d’identité contre ceux de Jean Desrochelles. Le paysan de la Dordogne, épuisé, parvient à porter Manech jusqu’à un poste de secours, où leurs chemins se séparent.

Le chemin à travers le pays est long, mais il parvient à Bernay, en Seine-et-Marne, où sa femme et son fils le rejoignent. Là, pour tout le monde, il est Benjamin Gordes, l’intendant de la veuve Notre-Dame, et il mène une vie enfin paisible, parmi les tournesols qui illuminent sa terre. C’est là que Mathilde le retrouve, dans une ferme située au lieu-dit le Bout du Monde.

Benoît Notre-Dame n’est pas un héros de guerre ni un lâche. Il est un homme que la vie a bousculé dès la naissance et qui a décidé de ne pas subir. C’est froidement qu’il décide de se tirer une balle dans la main, puis il ne se laisse pas envahir par la peur ou le ressentiment quand on le juge et le condamne. Il n’a qu’un but : rejoindre sa femme et son fils. Sa seule ambition est de mener une vie paisible. Son caractère très affirmé est lié à une bienveillance naturelle : il n’abandonne pas Manech blessé et ne cherche pas à supprimer Mathilde dont les recherches le mettent en danger : s’il est repris, on l’enverra au bagne à perpétuité. Enfin, sa condition d’enfant trouvé lui a appris à faire la part du feu dans les valeurs habituellement transmises, en particulier ce qui est lié au nom. Il déclare à Mathilde : « Un nom, je peux vous le dire, ne représente rien. On m’a donné le mien au hasard. J’ai repris, par hasard, celui d’un autre. Et le Bleuet, comme Benoît Notre-Dame, est mort à Bingo Crépuscule, un dimanche de janvier. Si vous retrouvez, quelque part, un Jean Desrochelles, j’en serai plus heureux que vous ne pouvez croire. » C’est ainsi qu’il permet à Mathilde de faire le dernier pas vers les retrouvailles avec son fiancé : si elle retrouve Manech, il sera condamné et sa nouvelle mère sera brisée, et Mathilde elle-même n’en retirera rien de bon. Si elle accepte de s’unir avec le faux Jean Desrochelles, et de voir disparaître le Manech de son enfance, le bonheur sera à portée de main.

 

Francis Gaignard, dit Six-Sous, matricule 4077

Il était soudeur dans le civil. Dans l’armée, il est caporal, bien qu’il déteste les grades. Il a une conscience politique développée et une foi ardente dans l’avenir : il pense que « les pauvres font de leurs mains les canons pour se faire tuer mais que ce sont les riches qui les vendent » ; mais que si les peuples se lèvent, mettent bas les armes et refusent de se battre, la guerre finira. Bref, « il avait la certitude qu’un jour les hommes seraient libres et égaux entre eux, les soudeurs avec tous les autres. ». Il a été dégradé par la cour martiale et condamné à mort, car il s’est tiré une balle dans la main gauche. La blessure de sa main s’infecte, et la gangrène s’y installe. En fait, c’est le froid, ralentissant la progression du mal, qui le maintient en vie. Au soir du 6 janvier 1917, il est jeté sur la terre de personne.

La première nuit dans le no man’s land est passée, et la gangrène qui a envahi la main blessée de Six-Sous le pousse au délire. Il se dresse et, debout, crie qu’il veut « pisser comme un homme ». Et il marche, il vocifère, il chante Le Temps des cerises, chant dont les poétiques paroles évoquent la révolte de la Commune de Paris ; il discourt et prêche « qu’il fallait tous déposer les armes et rentrer chez nous ». Dans les tranchées françaises et allemandes, on se tait, le cœur serré. Puis Six-Sous s’assied, balbutie des phrases vides de sens, et c’est alors qu’une balle allemande le foudroie.

Six-Sous représente le soldat révolté qui théorise sa révolte en la politisant. Il a, avant les autres, compris que cette guerre entre les nations européennes n’est pas une guerre patriotique mais une guerre capitaliste dont tirent profit les grands groupes industriels. Il chante Le Temps des cerises, et il aurait sans doute chanté La Chanson de Craonne en prenant part aux mutineries de mai 1917, quelques mois plus tard.

 

Kléber Bouquet, dit Bastoche, dit l’Eskimo, matricule 2124,

Âgé de trente-sept ans en janvier 1917, il est « vif et robuste, avec les fortes épaules de l’homme de peine qu’il avait été dans sa jeunesse ». Il n’a pas de famille, à part un frère en Amérique dont il n’a pas de nouvelles. Il est surnommé l’Eskimo car il a passé quelques années en Alaska. Dans le civil, il était menuisier. Il avait une maîtresse, Véronique Passavant, avec laquelle il s’est brouillé lors de sa dernière permission. Très brave, cité à l’ordre du régiment pour son courage, il a pourtant été condamné pour s’être automutilé, ce qui n’est pas vrai : il est victime d’une erreur judiciaire. Il est blessé à la main gauche.

Le 6 janvier 1917, il a aux pieds des bottes allemandes, prises sur un cadavre. En effet, les bottes, bien fourrées avec de la paille ou du papier journal, lui tiennent chaud. Mais s’il est vu par les Allemands avec ces bottes aux pieds, il sera catalogué comme détrousseur de cadavres et sera abattu à vue. C’est pourquoi son copain Benjamin Gordes échange avec lui ses chaussures réglementaires et ses bandes molletières contre les bottes. Une profonde amitié unit les deux hommes, qui se connaissent depuis des années. Leur amitié est telle que Benjamin a un jour demandé à Kléber un service peu commun, celui de faire un enfant à sa femme Élodie. Si ce plan étrange avait marché, Benjamin aurait été renvoyé dans ses foyers comme père de famille nombreuse. Le plan a échoué, Véronique Passavant a quitté Kléber et le serpent de la jalousie a gâté la belle amitié entre Kléber et Benjamin et séparé les deux hommes, qui ne se retrouvent qu’au soir du 6 janvier 1917.

La première nuit passée, quand les cinq condamnés sont toujours vivants dans le no man’s land, un avion allemand les survole à plusieurs reprises et les mitraille, touchant Manech au dos. Au troisième passage, Bastoche se dresse et lance vers l’avion une grenade dont l’explosion arrache l’empennage. L’avion s’écrase, mais ses dernières balles fauchent Bastoche.

Il a été condamné à tort : il ne s’est pas automutilé. À ce titre, Kléber Bouquet incarne les dizaines de soldats qui, dès août 1914, ont été condamnés à mort et exécutés, parfois sans jugement, pour désertion devant l’ennemi, lâcheté, refus d’obéissance ou abandon de poste. Il est à noter qu’un grand nombre de ces soldats exécutés ont été réhabilités, parfois quelques mois à peine après leur exécution.

 

Ange Bassignano, dit Droit-Commun, dit Nino, dit l’Ange de l’Enfer, matricule 7328

Âgé de vingt-six ans, « il était presque aussi beau que les anges ». Pourtant, « jamais prénom n’avait été si mal porté ». C’est un enfant de la rue, qui a poussé tout seul, sans parents, sous les platanes de la Belle de Mai à Marseille. Dans le civil, c’est un petit voyou, un peu proxénète, qui a été condamné pour un sordide règlement de comptes. Son surnom de Droit-Commun vient de cette condamnation civile. C’est dans sa cellule que l’armée l’a recruté. Depuis, il s’est montré veule et lâche. Il s’est fait tirer dans la main droite par un camarade, qu’il a tué – par accident – en retour. Une fois condamné, il geint, se plaint, implore grâce. Ses jérémiades importunent ses camarades au point que Benoît Notre-Dame l’assomme d’un coup de pied à la tête, afin que leur arrivée sur la terre de personne soit la plus discrète possible.

Ange a une fiancée, Tina Lombardi. Elle n’avait que quinze ans qu’il la prostituait déjà. Elle lui a permis de vivre sans travailler, puis de vivre mieux son incarcération en le couvrant de cadeaux. Une fois mobilisé, il l’a vendue comme marraine de guerre à au moins cinquante de ses camarades, et elle le suit partout où il va, se prostituant dans les zones des armées. Ils ont mis au point un système de correspondance codée très efficace qui permet à Tina de suivre son Ange de l’Enfer au fur et à mesure des mouvements de son régiment.

La mort d’Ange Bassignano n’est pas héroïque, loin de là. Une fois dans le no man’s land, il se tourne vers la tranchée allemande et hurle « Je me rends ! Tirez pas ! » Cela, les camarades le comprennent sans l’approuver, mais on dit que « dans la neige, hier, quand tout allait bien, on a entendu ce jean-foutre promettre aux boches que s’ils lui ouvraient les fils de fer et le traitaient bien, il leur dirait combien nous étions et l’endroit du téléphone et où étaient planquées nos mitrailleuses. » Vouloir échanger la vie de camarades contre la sienne, c’est une trahison. Alors le caporal Thouvenel prend son fusil et « a descendu le Marseillais d’une balle en pleine nuque, le coup du boucher. » Personne ne le plaint.

Le personnage d’Ange Bassignano est négatif et n’inspire guère la sympathie. Cependant, ce voyou égoïste a su inspirer un amour profond et durable à Tina Lombardi. En outre, par la voix de la « marraine de cœur » de Tina, Sébastien Japrisot rappelle que le Nino de Tina est, dans le fond, un pauvre gosse : « C’était un pauvre enfant perdu, mais il était devenu un démon. »

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