Un long dimanche de fiançailles

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L'amour à travers les épreuves : deux femmes qui refusent de subir

Le titre, Un long dimanche de fiançailles, est clair : le récit aboutiraà une union, qui sera précédée par une longue période. Dans le cas du roman,cette période est celle de la quête de Mathilde qui cherche à retrouver sonamour. Le roman peut donc être lu comme une belle histoire d’amour qui finitbien. Mais une lecture plus profonde est possible : le roman raconte deuxhistoires d’amour : celle, lumineuse, de Mathilde et Manech ; etcelle, ténébreuse, de Tina Lombardi et Ange Bassignano. L’histoire de la veuveblanche qu’est Mathilde gagne en éclat quand on la compare aux sombres amoursdes amants de la Belle de Mai. Les deux femmes ont ceci de commun : ellesrefusent de subir le sort que la version officielle de la mort de leur fiancéleur assigne.

L’histoire de Mathilde et Manech, c’est celle de deuxenfants qu’une affection très pure a réunis. Leurs premières promenades nefurent qu’innocence : Mathilde n’est pas troublée de voir le jeune Manech,encore un enfant, nager nu devant elle, tandis qu’elle-même apprend à nagerpoitrine nue. Il n’y a pas un geste déplacé entre eux, pas la moindre penséequi ne soit pas chaste. Puis, avec le temps, cette amitié se mue en amour et,la nature aidant, leurs relations prennent un tour charnel. Ce ne sont donc pasdes innocents – d’ailleurs, Manech trompe Mathilde avec une touriste anglaisequi joue sans doute auprès de lui le rôle d’initiatrice aux jeux de l’amour, cequi lui permet ensuite de jouer ce même rôle pour Mathilde. Cependant, c’est unamour idéal dans un monde idéal, puisque jamais la famille de Mathilde nes’oppose à ce que les deux jeunes gens se fréquentent, alors qu’ilsn’appartiennent pas à la même classe sociale : Mathilde est issue de labourgeoisie, tandis que Manech est fils de pêcheur.

Quand le jeune homme est mobilisé, il écrit à sa Mathildesoixante-trois lettres et cartes postales en sept mois. Elle est la lumière quiéclaire les ténèbres où il est enfermé. Puis tombe la « torpille detrop », et commence la lente descente de l’esprit traumatisé du jeunegarçon dans la folie. L’esprit de Manech s’embrume peu à peu, et la seule pochede relative lucidité qui persiste en lui est son amour pour Mathilde : ilattend leur mariage, après l’exécution. Une fois dans le no man’s land, ilgrave les trois lettres « MMM », Manech aime Mathilde, sur untronc d’arbre au milieu de la plaine morte, inconscient du danger quil’entoure : l’amour qu’il porte à Mathilde est la seule trace de stabilitédans le tourbillon qu’est devenu son esprit. Et puis c’est l’inconnu. D’aprèsce que le lecteur apprend à la fin du roman, Manech a basculé dans le gouffrede l’oubli.

Pour sa part, Mathilde n’oublie pas son Manech, et l’annoncequ’il aurait été tué à l’ennemi ne l’atteint pas plus que si on lui disaitqu’un éléphant se baigne dans le lac d’Hossegor : c’est simplementinconcevable, donc elle n’y croit pas. Alors elle entame sa quête, etn’arrêtera jamais, habitée par une foi qui s’appelle l’amour. Elle ne cèdejamais au découragement et cherche sans relâche l’homme qu’elle aime. Sa quêteest pure car elle veut permettre à la vie que les deux jeunes amants s’étaientpromise d’exister. Et elle a gain de cause, puisqu’elle retrouve son Manechvivant. Elle avait raison et l’amour triomphe.

Mais, dans Un long dimanche de fiançailles, il y aune autre fiancée qui cherche son amour perdu : Tina Lombardi. Tina et sonNino se connaissent, comme Mathilde et Manech, depuis l’enfance :« j’ai connu Ange Bassignano depuis toujours, dans notre quartier de laBelle de Mai, à Marseille » Ce sont deux enfants de la misère, « luivite sans personne, moi avec un père saoul tous les soirs ». « Àdouze treize ans, on allait plus à l’école, on passait nos jours dans desterrains vagues et nos soirs dans des encoignures de portes. » Si l’amourétait une fleur, celle de Mathilde et Manech serait un lys immaculé, tandis quecelle de Tina et Nino serait un chardon hérissé. Tina est dévouée corps et âmeà une crapule, un fainéant qui préfère prostituer sa compagne plutôt quetravailler. Quand Nino est condamné à la prison, Tina lui apporte de bonnespetites choses pour qu’il n’ait pas à supporter l’ordinaire. Puis vient laguerre, et Nino est envoyé sur le front. Pas question pour Tina de rester àMarseille : elle le suit, et se prostitue encore afin de survivre dans lazone des armées qui, comme son nom l’indique, est tout sauf paisible. Les deuxamants correspondent et ont mis au point un code afin que Tina connaisse lesdéplacements de Nino. Puis vient l’affaire de Bingo Crépuscule, et Tina apprendvite se qui s’est passé. Comme Mathilde pour Manech, elle est persuadée que sonamant avait survécu à la nuit du 6 janvier 1917. Quand elle apprend la vérité,sa quête d’amour se mue en croisade de vengeance.

Elle cherche les acteurs du drame, l’un après l’autre, avecune opiniâtreté semblable à celle de Mathilde, et elle les élimine un par un.Outre la noirceur de sa quête, ce qui différencie Tina de Mathilde est qu’ellepeut se mouvoir plus facilement que la jeune paralytique, c’est pourquoi ellese déplace sans cesse, ce qui brouille les pistes et empêche Germain Pire de laretrouver. Mais sa motivation est grande comme son amour pour Ange Bassignano,et elle parvient à éliminer tous ceux qui ont fait du mal à son Nino. Cefaisant, elle perd toute raison de vivre, et n’attend plus que la mort, quil’unira à l’homme qu’elle aime. Aussi marche-t-elle vers la guillotine en« gardant jusqu’au bout une remarquable dignité. ». Elleconclut : « Au moins, rien nous aura jamais séparés depuis qu’onétait gosses et qu’on s’est embrassé pour la première fois sous un platane dela Belle de Mai. »

Sébastien Japrisot offre à son lecteur deux histoiresd’amour : d’une part celle de Mathilde, histoire blanche et belle, etcelle de Tina, histoire noire et désespérée. La fin heureuse du roman n’enlèvepas l’amertume ressentie en lisant le récit des vies brisées des gamins de la Bellede Mai qui vivaient des amours que la morale réprouve mais qui leur donnaientle bonheur. La Grande Guerre a ravagée toutes les existences, même les plussordides, et s’est révélée pire que ces dernières. 

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