Un long dimanche de fiançailles

par

Les autres soldats

Caporal Benjamin Gordes, dit Biscotte

Cet ami de Kléber est « un grand échalas très maigre,aux yeux bleus tranquilles, aux cheveux châtains qui se faisaient rares »,qui a gagné son surnom à cause non pas de ses gros biscoteaux, mais parcequ’ils sont tout petits. Avant la guerre, c’était un ébéniste hors pair,« un général à quatre étoiles chez les ébénistes ». Le hasard desaffectations l’a rapproché de son ami Kléber, et les deux hommes font leurguerre ensemble. Ils partagent les mêmes souffrances, que Biscotte a de plus enplus de mal à supporter.

Benjamin Gordes est marié à Élodie. Le ménage a cinqenfants : quatre d’un premier mariage de Benjamin – dont aucun n’est delui – et un d’une précédente union d’Élodie. Benjamin est médicalementincapable de procréer, mais s’est créé une famille nombreuse en reconnaissanttous ces enfants. Mais avoir cinq enfants ne suffit pas pour être exempté deconscription, il faut en avoir six pour être considéré comme soutien de famillenombreuse. C’est pourquoi Benjamin demande à son ami Kléber de faire en son nomun enfant à Élodie. Kléber, réticent, a une brève liaison avec la jeune femme,en pure perte. De cette combinaison ne sort rien de bon : Biscotte estrongé par la jalousie et se brouille avec Kléber en 1916. Comme ils sont lesseuls à connaître la cause de leur dispute, personne dans leur entourage necomprend ce qui a brouillé les meilleurs amis du monde. Mais au soir du 6janvier 1917 à Bingo Crépuscule, tout est oublié. Biscotte et Bastoches’étreignent une dernière fois. Avant qu’il ne soit basculé par-dessus leparapet, Biscotte échange ses godillots et ses bandes molletières contre lesbottes allemandes de Bastoche. Puis, officiellement, le caporal Benjamin Gordesest porté disparu le 8 janvier 1917 sur le front de la Somme. Sa femme le croittué dans un bombardement alors qu’il était dans une ambulance militaire, termequi désigne un hôpital, où on le soignait pour blessure. La réalité est toutautre : après l’attaque du 8 janvier, Biscotte est revenu à BingoCrépuscule, accompagné du soldat Jean Desrochelles. Là, ils ont trouvé leBleuet, Manech, qui respirait encore. C’est à ce moment précis qu’un obus les afrappés : Jean Desrochelles est tué, Benjamin Gordes est grièvementblessé. Il parvient à se traîner dans un trou, en fait la cave d’une église quis’élevait autrefois en ce lieu, et où se cache Benoît Notre-Dame. C’est là quemeurt Benjamin Gordes. Benoît Notre-Dame échange son uniforme et sa plaqued’identité avec ceux de Benjamin.

 

À la fin du roman, le nom de Benjamin Gordes asurvécu : il est porté par Benoît Notre-Dame, intendant de la ferme duBout du Monde, propriété de la veuve Notre-Dame à Bernay.

 

Adjudant-chef Daniel Esperanza, dit Sergent Espérance

C’est le premier témoin de l’affaire de Bingo Crépuscule querencontre Mathilde, en août 1919. Quand elle le voit, il est très malade,hospitalisé car atteint de la grippe espagnole, maladie qui causa cinquantemillions de morts entre 1918 et 1919. Le « vieillard de quarante-troisans » qu’il est devenu se sait condamné quand il fait son récit àMathilde.

Sergent au moment de l’affaire de Bingo Crépuscule, c’est enrobe de chambre et pyjama qu’il reçoit Mathilde dans le jardin d’un hôpitalprès de Dax. C’est le sergent qui est chargé d’escorter avec quelques hommesles condamnés jusqu’à la tranchée Bingo Crépuscule. C’est par lui que Mathildeet le lecteur apprennent ce qui s’y est passé. Il a une profonde empathie pources cinq condamnés, car il sait que la peur, les bombardements, les combats,peuvent pousser un homme à bien des extrémités pour échapper à l’enfer. Aussiles traite-t-il avec bonté, et il les aide à écrire une dernière lettre à leurfamille. Il prend copie de ces lettres, qu’il confie à Mathilde, avec une photodes condamnés prise dans la journée du 6 janvier 1917.

Il est, comme tous les témoins de l’affaire, horrifié par lesort barbare qu’on impose aux condamnés. C’est son humanité qui le faitsurnommer par Six-Sous Sergent Espérance. Quelque temps après sa conversationavec Mathilde, Esperanza est emporté par la grippe espagnole.

 

Célestin Poux, dit la Terreur des Armées, dit le soldatToto, dit le Fléau, dit Rab de Rab

C’est un personnage haut en couleur que Célestin Poux. Enjanvier 1917, c’est un tout jeune soldat, un de ceux qu’on appelait unMarie-Louise (donc de la classe 1915), guère plus âgé que Manech. Chargé del’approvisionnement de la compagnie, il est la coqueluche des hommes qu’il doitnourrir : « C’était le plus grand démerdard et chapardeur que j’aijamais vu, […] il aurait volé l’avoine des chevaux pour l’échanger contre duvin pour sa section, il inventait des sections qui n’existaient même pas, ilfaisait revivre les morts pour dépouiller les roulantes ». Cet orphelin ledit sans cesse : il tuerait père et mère pour rendre service. Son visagede poupon, ses grands yeux bleus et son sourire permanent font que le croiser,c’est l’aimer.

Il est omniprésent dans la narration, car il est un témoincapital de l’affaire de Bingo Crépuscule. Cependant, il n’apparaît physiquementdans le récit que le 3 août 1924, cinq ans après le début de la quête deMathilde. La raison en est simple : Célestin Poux est sans cesse enmouvement, juché sur sa moto, et il ne passe pas deux mois de suite au mêmeendroit. C’est pour cela que Germain Pire, détective pourtant pire que lafouine, a mis si longtemps à le retrouver.

C’est par Célestin Poux que Mathilde et le lecteurapprennent comment seraient morts les condamnés de Bingo Crépuscule. Il donnedes détails concrets car il est le seul témoin survivant du drame du 6 janvier1917. Il décrit à Mathilde comment Manech, l’esprit totalement envolé, fabriquaitun bonhomme de neige de sa seule main valide, debout dans le no man’s land, personnen’osant lui tirer dessus. Ce sont les balles d’un avion allemand qui l’onttouché dans le dos. Il dit ce qu’il a vu, ajoute des détails qu’on lui arapportés. Il accompagne Mathilde jusqu’à Bingo Crépuscule afin d’essayer deretrouver des indices. Bref, il se consacre pleinement à la jeune femme, dumoins pendant son court séjour auprès d’elle. Car il repart bien vite, au grandregret de tous les habitants de la maison d’Hossegor.

Célestin Poux est un personnage positif. Son interventiondans la narration fait faire un bon de géant à la compréhension de l’affaire deBingo Crépuscule : il apporte nombre de pièces manquantes au puzzle et ilindique même comment les placer. Cet Hermès messager des temps modernes sedéplace non pas avec des ailes aux pieds mais par la grâce du moteur Triumph desa moto. Cependant, son rire et sa bonne humeur ne cachent pas la gravité quil’habite quand il évoque l’enfer de la guerre, les blessés et les morts.

 

Caporal, puis sergent Urbain Chardolot

Ce soldat s’est battu à Bingo Crépuscule et a survécu à labataille. Au soir du 7 janvier 1917, traversant le no man’s land entre BingoCrépuscule et les tranchées allemandes, il s’aperçoit que parmi les mortssupposés être les condamnés se trouve le corps de Desrochelles. Il est lepremier à supposer que le Bleuet a, d’une manière ou d’une autre, échangé sonidentité avec celle du camarade. Plus tard, c’est lui qui informe la mère deDesrochelles de la mort de son fils. Sans le savoir il est le déclencheur de« l’adoption » de Manech par cette femme désespérée d’avoir perdu sonenfant et qui va préférer vivre dans l’illusion, le faire-semblant, plutôtqu’un deuil pour elle insupportable.

Le sergent Chardolot est blessé le 23 juillet 1918 et décèdedurant son évacuation.

 

Capitaine Étienne Favourier, dit Parle-Mal

Cet officier de trente-cinq ans était dans le civilprofesseur d’histoire. Il n’est certainement pas professeur de beau langage,puisque ses hommes l’ont surnommé ainsi en raison de la verdeur de son parler.Il commande les hommes de Bingo Crépuscule le 6 janvier 1917. Son apparence estaussi peu réglementaire que son langage : pour se protéger du froid, ilporte « un passe-montagne sous son képi, enveloppé depuis le col jusqu’àla pointe des bottes d’une fourrure d’automobiliste. Seuls émergeaient de luiun nez pointu, une bouche amère, des yeux hostiles. »

L’ordre reçu de jeter les cinq condamnés dans le no man’sland l’écœure au plus haut point, et il se fait fort de l’expliquer au sergentEsperanza : « Bordel de merde, Esperanza, vous ne pouviez pas vousarranger pour larguer ces pauvres types en route ? » Puis ilpoursuit : « À la nuit, les bras attachés, on va les balancer dans lebled […] et on les y laissera crever ou se faire trouer la peau par ceux d’enface ! […] Voilà mes saletés d’ordres ! » Le capitaine Favourierest un militaire, et il obéit aux ordres, même quand ils sont iniques :les cinq prisonniers sont jetés par-dessus le parapet. Plus tard, ivre defatigue et d’alcool, Favourier se laissera aller à quelques divagations devantEsperanza. Et puis le capitaine Favourier, dit Parle-Mal, sera tué à l’ennemi,à la tête de ses hommes.

Favourier n’est pas un militaire de carrière. Enseignantdans le civil, il est probablement devenu capitaine à force de courage et parceque les promotions étaient rapides, compte tenu du taux de mortalité élevéparmi les officiers. La verdeur de son langage, qui lui a valu de ses hommesson amusant surnom, dissimule une grande fatigue et un immense dégoût. Ilreprésente un de ces civils instruits et intelligents entraînés dans le cyclede la guerre, qui ont tous les courages sauf celui de dire non à un ordre.

 

Soldat Jean Desrochelles, dit La Rochelle

Ce personnage a ceci de remarquable que lecteur ne le voitjamais. Il en entend parler et le jeune soldat joue un rôle certes importantdans le drame de Bingo Crépuscule, mais après sa mort.

Originaire de Saintes, non loin d’Oléron, c’est un conscritd’une totale banalité, comme il y en eut des millions. « Il n’était pasplus joyeux que personne d’être dans la tranchée mais il faisait son travail.Il lisait beaucoup, il écrivait beaucoup ». En effet, ce fils unique a étéélevé dans l’amour des livres par sa mère, libraire à Saintes. Il est tué parun obus alors qu’il vient de retrouver Manech vivant entre Bingo Crépuscule etles tranchées allemandes. Il est alors en compagnie de Benjamin Gordes, qui esttué lui aussi. Manech va endosser bien involontairement l’identité de JeanDesrochelles puisque Benoît Notre-Dame lui fait endosser l’uniforme du jeunesoldat de Saintes, et échange leurs plaques d’identité. Cette substitutionpermet à Manech de ne pas être repris par les autorités, et c’est sous le nomde Jean Desrochelles qu’il est soigné.

Quand Juliette Desrochelles affirme reconnaître en Manechson fils Jean, elle n’est pas dupe et sait que ce n’est pas son Jean.Cependant, elle va faire semblant et offrir à ce doux garçon amnésique une viepaisible.

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