Un long dimanche de fiançailles

par

Les civils

Valentina Lombardi, dite Tina, dite la Tueuse d’officiers

Cette jeune femme est un personnage essentiel du roman. Mais elle non plus, le lecteur ne la croise pas : il en entend parler, beaucoup, et lit son ultime lettre. Mais ni Mathilde ni le lecteur n’ont directement accès à elle.

Elle est née à Marseille, dans le quartier populaire de la Belle de Mai. Ce joli nom est un des rares rais de lumière qui zèbrent le sombre destin de cette femme redoutable et désespérée. Encore enfant, elle rencontre un gamin de son quartier, Ange Bassignano. Elle en tombe amoureuse, d’un amour furieux, qui l’aveugle au point qu’elle ne voit aucun des très nombreux défauts de cette jeune crapule. Afin de nourrir leur couple adolescent, elle se prostitue. Quand son Nino, comme elle l’appelle, est emprisonné, elle ne le laisse manquer de rien dans sa geôle. Puis, quand il est mobilisé, elle suit ses déplacements en battant la zone des armées ; pour vivre, elle se prostitue. Son Nino, pour sa part, la vend comme marraine de guerre à cinquante camarades.

Quand Ange Bassignano disparaît à Bingo Crépuscule, Tina, comme Mathilde, se met en quête de la vérité. Elle est, elle aussi, persuadée que son homme s’en est sorti vivant. Ses recherches ont toujours un, voire plusieurs temps d’avance sur celles de Mathilde. Pourquoi ? Parce que Tina, élevée à l’école de la misère, a gardé de ce dur apprentissage une énergie, une astuce, une obstination qui la rendent infatigable. Quand elle doit se rendre à l’évidence et comprend que son Nino a été tué, elle sèche ses larmes et se mue en ange noir de la vengeance. Comme elle l’explique à sa marraine : « Est-ce que je pleure, moi ? Je t’ai dit un jour que ceux qui ont fait du mal à Nino, je leur ferai sauter la caisse. » Et elle tient parole. Elle apprend les moindre détails sur l’affaire de Bingo Crépuscule, par exemple le coup de pied donné par Benoît Notre-Dame à Ange Bassignano : comme Benoît Notre-Dame est officiellement mort, elle se contente de briser la croix de bois sur sa tombe, d’un coup de pied. Elle retrouve tous les protagonistes du drame, et les élimine comme elle l’écrit à Mathilde dans une lettre posthume : « Le Thouvenel, devenu un lieutenant, qui a tiré le sale coup de fusil dans la tranchée, le commissaire-cafard du procès de Dandrechain, capitaine Romain, et les deux officiers-juges qui avaient survécu à la guerre […] tous, ils n’ont eu que la monnaie de leur pièce, et je suis bien contente. » Mathilde elle-même a eu de la chance de ne pas croiser le chemin de Tina Lombardi : si cette dernière avait considéré que Mathilde était un obstacle à sa vengeance, elle l’aurait éliminée sans hésiter.

Tina Lombardi est arrêtée après la mort du commandant Lavrouye, devenu colonel. Elle est « condamnée à mort pour l’assassinat d’un colonel d’infanterie, héros de la Grande Guerre, François Lavrouye, […] soupçonnée de quatre autres meurtres d’officiers dont elle n’a jamais accepté de ne rien dire ». Elle meurt le jeudi 7 août 1924 au matin, à l’âge de trente-trois ans, « refusant les sacrements de l’Église, mais gardant jusqu’au bout une remarquable dignité. » Elle raconte en détail sa quête à Mathilde dans une lettre qu’elle confie à son «bavard », son avocat.

Tina Lombardi est le reflet sombre de Mathilde. Si celle-ci est une veuve blanche, Tina est une veuve noire, dangereuse comme l’araignée au toxique venin. La quête de Mathilde est une quête d’amour, celle de Tina une quête de vengeance. Comme Edmond Dantès, marseillais lui aussi, dans Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas, elle consacre sa vie à la vengeance, qui ne lui apporte ni bonheur ni soulagement. Tina est une malheureuse qui fut peu aimée, et fut aveuglée par son amour toxique et absolu pour un homme qui ne la méritait pas. Germain Pire, grand connaisseur de l’âme humaine, écrit au sujet de Tina : « Mon sentiment, c’est que c’est un être noir, marquée par la malédiction des enfances meurtries, subjuguée par le seul amour qui lui ait fait croire qu’elle valait les autres, et que cet amour massacré, elle est devenue infiniment cruelle et dangereuse pour qui se rattache au massacre. » Cela pourrait tenir lieu d’épitaphe à la petite fille de la Belle de Mai.

 

Élodie Gordes

Elle a vingt-huit ans en 1920. Quand Mathilde la rencontre, cette femme au « visage assez beau, les yeux et les cheveux clairs » est la veuve de Benjamin Gordes. Elle ne joue pas un rôle direct dans le drame de Bingo Crépuscule, mais son histoire est peu banale et très touchante.

Elle a un enfant quand elle épouse Benjamin Gordes, qui en a quatre, dont aucun n’est de lui : il ne peut en avoir. Elle coule des jours paisibles et sans passion aux côtés du brave menuisier, jusqu’à sa mobilisation. Au bout de quelques mois de guerre, Benjamin lui demande une chose peu banale : qu’elle accepte de se faire faire un enfant par le meilleur ami de celui-ci, Kléber Bouquet, afin qu’il soit rappelé dans ses foyers car soutien de famille nombreuse. Après bien des hésitations, Élodie accepte. Cette très brève liaison ne portera pas de fruits, mais sera belle et lumineuse pour Élodie et Kléber.

Le temps passe, et Benjamin Gordes est porté disparu. Afin d’en retrouver la trace, elle fait appel aux services d’un détective privé, Germain Pire. C’est par lui qu’elle apprend que son mari, « blessé à la tête au cours d’une attaque », a été « tué dans un bombardement, le 8 janvier 1917, à l’ambulance de Combles où on le soignait. » Elle ignore donc le vrai destin de son mari, de même qu’elle ne saura jamais que quelque part, dans un village de Seine et Marne, un homme fait vivre le nom de Benjamin Gordes.

Élodie Gordes est une incarnation des femmes de l’arrière dont la vie a été mise en pièces par la Grande Guerre. Elle a même vécu une situation stupéfiante, où son mari la prête à un ami afin qu’il lui fasse un enfant et que lui, père présumé, puisse rentrer dans ses foyers. L’histoire d’Élodie Gordes méritait bien d’être contée, et Sébastien Japrisot lui consacre une partie complète du roman, La femme prêtée, qui occupe le milieu de la narration, sorte d’histoire dans l’histoire comme Shakespeare plaçait parfois une seconde pièce dans sa pièce de théâtre.

 

Juliette Desrochelles

C’est par le caporal Urbain Chardolot que la mère du soldat Jean Desrochelles apprend que son fils a été tué. Quand elle comprend qu’un autre soldat, blessé, a sans doute échangé son identité avec son Jean, elle se met en quête de ce blessé à l’esprit affaibli, peut-être amnésique. Elle finit par le retrouver : c’est Manech, qui a à peine trois ans de moins que son Jean. Elle se présente à lui comme sa mère, et Manech, totalement amnésique, ne peut que la croire. Juliette Desrochelles vend alors sa librairie de Saintes, quitte la région où sa ruse pourrait être éventée, et s’installe non loin de Paris, à Noisy-sur-École, tout près de Milly-la-Forêt.

Les démarches entreprises par Mathilde, qu’elle a apprises par une des annonces parues dans les journaux, la terrorisent, au point qu’elle envoie une lettre à Mathilde afin de l’égarer, dans laquelle elle lui affirme que Célestin Poux est mort à la guerre.

 

Germain Pire, Pire que la fouine

C’est le détective privé auquel Élodie Gordes puis Mathilde font appel. « C’est un petit homme sous pression, aux yeux vifs, à la moustache en accent circonflexe, aux cheveux rares, lissés avec soin, qui s’habille de manière surannée. En plein été, monsieur Pire que la fouine porte redingote, col dur, lavallière, chapeau melon et guêtres blanches. » La panoplie de ce détective privé auquel Mathilde fait appel ne manque pas de rappeler celle d’un de ses illustres confrères, Hercule Poirot. C’est un homme charmant, au langage élégant, d’une grande sensibilité. Il s’attache sincèrement à Mathilde et lui apporte toute l’aide dont il est capable. Il n’est pas motivé par l’argent : il a travaillé « à titre bénévole » pour Élodie Gordes, ne demande pour salaire à Mathilde que deux des toiles qu’elle a peintes — ses frais en plus, naturellement, mais, écrit-il à Mathilde, « je mange peu, dors dans de modestes chambres, ne bois que de l’eau et ne donne la pièce qu’avec parcimonie. »

 

Pierre-marie Rouvière

Cet « avocat de cinquante ans, attentif et affable, très séduisant malgré les cheveux perdus », est l’avoué chargé des affaires du père de Mathilde. Il aime cette dernière comme sa fille, et lui apporte une grande aide dans ses recherches. Ses élans sont souvent bridés par son caractère raisonnable, mais il est aussi, pour Mathilde, la voix de la raison. C’est, par exemple, lui qui la prévient que si Manech est retrouvé vivant, celui-ci reste passible du bagne à perpétuité.

 

Sylvain et Bénédicte

Ces deux employés du père de Mathilde s’occupent d’elle quand elle se trouve dans les maisons de Capbreton et d’Hossegor. Ils l’aiment comme leur propre fille. Ils la soutiennent dans sa quête, et Sylvain n’hésite jamais à emmener la jeune fille à l’autre bout de la France, à Paris ou dans la Somme, pour l’aider à pousser ses recherches plus avant. 

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