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Paul Verlaine

Chronologie : Vie &
Regards sur l’œuvre

 

1844 : Paul Marie Verlaine naît à
Metz dans une famille bourgeoise. Son père est capitaine dans l’armée. L’adolescent
grandit à Paris, étudie au lycée Bonaparte (devenu lycée Condorcet), obtient
son baccalauréat en 1862 et commence à étudier le droit en même temps qu’il pratique la littérature. La lecture de Baudelaire dès le lycée l’a particulièrement
l’influencé. Il envoie des poèmes à La
Revue du progrès
en 1863. Fréquentant le salon de la marquise de Ricard, qui réunit des républicains, des
anticléricaux et surtout les parnassiens,
Verlaine rencontre Villiers de L’Isle-Adam, Banville, Coppée, Heredia et
Catulle Mendès. Il fréquente également le cercle des Vilains Bonshommes. Il subsiste en travaillant pour une compagnie
d’assurance puis à l’Hôtel de Ville. Il collabore à plusieurs revues : Hanneton, L’Art, et participe au premier Parnasse contemporain. À Bruxelles il
rencontre Hugo, qui reconnaît son talent de poète. Les débuts de la vie de
Verlaine sont marqués par sa tristesse d’avoir vu sa cousine, dont il était
amoureux, en épouser un autre avant de mourir en couches en 1867. On date de là
la naissance de son alcoolisme qui
l’affligera sa vie durant, et nourrira plusieurs accès de violence.

1866 : Le titre des Poèmes saturniens fait écho à une
sorte de pratique astrologique du poète, de façon distanciée bien sûr, puisque
Verlaine refuse le rôle de prêtre que se voulait le poète romantique. Une angoisse sous plusieurs formes parcourt
le recueil, qui se mue soit en mélancolie,
soit en horreur. Lui fait pendant un
comique qui peut se faire grinçant, sarcastique, qui verse dans la dérision
quand il s’agit de moquer les grands sentiments, et qui se fait politique dans
l’attaque du bourgeois. Verlaine fait également alterner froideur et émotion, l’ironie permettant de prendre ses
distances avec celle-ci. Il est également question d’art poétique,
d’inspiration. Le poète développe un certain art du « paysage triste » ou de l’eau-forte. Le caprice est aussi un thème, dont se fait écho la métrique disparate : Verlaine
utilise ainsi tour à tour les vers de douze, dix, huit ou même deux syllabes,
et peut faire alterner le pair et l’impair dans une même pièce.

1869 : Comme son titre l’indique, le recueil Fêtes galantes réunit des
tableaux à la galanterie surannée,
dans l’atmosphère « Louis XV » saisie par les tableaux de maîtres du
XVIIIe siècle – Fragonard,
Boucher, Chardin et Watteau – qu’admirait Verlaine. Le ton est souvent badin,
les tableaux décoratifs
s’enchaînent ; Colombine, Arlequin et Polichinelle participent à ces
fêtes, ainsi que des précieuses, des
faunes et tout un milieu galant et frivole que Verlaine
peint avec une ironie attendrie ou
une naïveté feinte, multipliant les motifs sensuels et délicats. Mais c’est
la musicalité du vers qui semble
primer ici avant tout.

1870 : Les vingt-et-un poèmes qui constituaient au départ le recueil La
Bonne Chanson
ont été inspirés à Verlaine par son mariage imminent avec
Mathilde Mauté de Fleurville et obéissent ainsi à une musicalité légère et
sentimentale. Au gré d’effusions
lyriques
, Verlaine exprime sa joie,
sa tendresse pour elle, célèbre sa beauté.
Son amour a des effets sur son humeur et son regard, il se révèle plus attentif
à de petits évènements de la vie quotidienne, mais aussi aux souffrances des
humbles. Il pressent que cette union va lui apporter une paix longtemps désirée.

Cette année-là, peu après son mariage, Verlaine
reçoit un premier courrier d’Arthur Rimbaud.
Il invite le jeune poète à le rejoindre à Paris, ce qui est fait en septembre
1871. Le couple Verlaine à ce moment-là se déchire et en janvier 1872 Verlaine commence
à vivre avec Rimbaud dans la capitale, faisant scandale, puis ils habiteront ensemble à Bruxelles, à Charleroi et à Londres,
où ils vivront pauvrement de leçons de français.

1873 : De retour à Bruxelles, menacé d’être abandonné par son amant,
Verlaine tire sur Rimbaud,
l’« époux infernal », deux coups de revolver, le blessant légèrement
au poignet gauche. Toujours à Bruxelles, Verlaine est condamné à deux ans de prison ferme pour « blessures faites
au moyen d’armes à feu », même si Rimbaud a retiré sa plainte. Son
homosexualité n’est pas étrangère à la sévérité de la peine. Il se retrouve en
octobre à la prison de Mons où il
reste jusqu’en janvier 1875.

1874 : Le recueil Romances sans paroles, qui jouit
aujourd’hui d’une belle renommée, passa d’abord inaperçu et n’obtient de succès
que douze ans plus tard, lors de sa réimpression de 1887. Verlaine a composé
cette vingtaine de poèmes généralement brefs alors qu’il se trouvait en prison.
Dépris de l’influence parnassienne, il trouve des accents nouveaux, et c’est un homme véridique, attentif à exprimer
ce qui l’habite profondément qui s’y fait jour. L’influence de Rimbaud s’y fait beaucoup sentir, ainsi que la poésie
de Marceline Desbordes-Valmore, qu’ils ont lue ensemble, ou les ariettes de
Favard, que son jeune ami lui a fait découvrir. Parmi les pièces les plus
connues, figurent l’élégie « Green » ou le long poème Birds in the Night. Verlaine développe
ici un art du « paysage
impressionniste 
», cohérent avec son art du flou, de la touche
légère
, fondé sur la primauté de la
sensation
– forcément fugitive.

Incarcéré, le poète s’est rapproché du catholicisme, si bien qu’à sa sortie de
prison il décide de se retirer à la Trappe de Chimay, où il ne restera
finalement qu’un mois. Après un passage à Stuttgart où se trouve Rimbaud, sous
prétexte de le convertir, et durant lequel lui sont confiées les Illuminations, il devient un temps professeur en Angleterre, jusqu’à l’été 1876. La dernière lettre de Verlaine à
Rimbaud date de décembre 1875. À la même époque Verlaine est jugé trop
« indigne » pour que ses pièces figurent dans le troisième volume du Parnasse contemporain de 1876. Il enseigne chez les jésuites de Rethel (Ardennes) jusqu’à l’été 1879. Il s’éprend de Lucien Létinois, un de ses jeunes
élèves avec lequel il partira pour l’Angleterre
où il se fait à nouveau enseignant. De retour en France il achète une ferme
dont il confie la direction aux parents de Lucien mais l’expérience durera peu.

1880 : Si le recueil Sagesse, publié à compte d’auteur, réunissant
près de cinquante pièces, se fait l’écho du rapprochement avec le catholicisme connu
par Verlaine, son inspiration demeure toutefois assez proche de celle des Romances sans paroles. Le recueil a été
commencé en prison mais plusieurs pièces composées après sa sortie montrent que
Verlaine n’a pas renié ses nouveaux élans religieux.

Verlaine enseigne à Boulogne-sur-Seine. Son
poème Art poétique, composé dès 1874, paraît en 1882 dans la jeune revue Paris moderne. C’est une pièce d’importance pour le mouvement
symboliste. Verlaine préconise pour la poésie « De la musique avant toute chose », « l’Impair […] Sans
rien en lui qui pèse ou qui pose », la « méprise », « l’Indécis », la « nuance » plutôt que la couleur. Et
la poésie de Verlaine est en effet pleine d’objets flous, de musique sourde, de voix lointaines, de sensations
évanescentes
. Lucien meurt en 1883. Cet événement inspire au poète une
suite d’élégies qui connaîtra une publication en 1888 dans Amour, nouveau recueil d’inspiration catholique, veine qui
engendrera également Bonheur (1891)
et Liturgies intimes (1892).

1883 : À cette époque, Verlaine, jusque-là boudé par le public et la
critique, qui goûtaient peu l’étrangeté de sa prosodie, ses manières jugées
affectées, outrées, commence à accéder à une petite notoriété, jusque dans les milieux universitaires Dans l’essai
critique Les Poètes maudits, qui paraît d’abord dans la revue littéraire
d’avant-garde Lutèce, Verlaine met en
lumière l’œuvre de trois poètes inconnus du temps, et pourtant
« vrais », « absolus » : Tristan Corbière, Mallarmé
et Rimbaud – il loue la
« royauté de l’Esprit, de l’Âme et du Cœur » de celui-ci. Dans
l’édition de 1888, il s’ajoutera lui-même à la liste, en tant que « Pauvre Lelian » – anagramme de
Paul Verlaine –, ainsi que Marceline
Desbordes-Valmore
et Villiers de
l’Isle-Adam
. L’essai révéla au public les fameux poèmes de Rimbaud que sont
Le Bateau ivre et
« Voyelles ». En 1884, Des Esseintes, le personnage de Huysmans,
poursuivra dans À rebours
l’entreprise de Verlaine par le goût qu’il affiche pour la poésie de Mallarmé,
Corbière et Verlaine lui-même, et de là naîtra le décadentisme dont dépend l’émergence du mouvement symboliste.

1884 : Jadis et naguère marque un retour à une inspiration plus variée
que celle de Sagesse. Ce recueil
comprend l’Art poétique, ainsi que Langueur, profession de foi décadente,
et Crimen Amoris, long poème virtuose
tout en vers de onze syllabes. En 1885, le divorce
entre Verlaine et sa femme est prononcé. Cette année-là, le poète passe trois
mois en prison à Vouziers (Ardennes)
pour avoir tenté d’étrangler sa mère sous l’emprise de l’alcool. Verlaine mène
une existence précaire, d’autant
plus après la mort de sa mère au début de 1886. Il fait de fréquents séjours à l’hôpital en raison d’une arthrite, vit dans
des garnis, et sa consommation d’alcool continue de dégrader sa santé. Il jouit
cependant d’une grande renommée,
surtout parmi les adeptes des jeunes
écoles décadente
et symboliste.

1889 : Le recueil Parallèlement est d’allure
disparate, puisqu’il réunit des œuvres de plusieurs périodes, même vieilles de
vingt ans, dont les reliquats du manuscrit Cellulairement
entamé en prison. On peut ainsi y trouver une matière érotique, des pièces
sensuelles
, comme des manifestations de l’inquiétude spirituelle ou des remords
du poète. Le style est parfois familier,
voire argotique. L’influence de
Baudelaire continue de se faire sentir. L’inspiration mêle les souvenirs de la
vie maritale – qui donnent lieu à une satire anticonjugale – et ceux de la
relation avec Rimbaud. La renommée de Verlaine grandit, il est invité pour des
conférences en Hollande, en Belgique ou en Angleterre. À la mort de Leconte de
Lisle en 1894 il est élu au principat
des poètes
. Des admirateurs lui assurent une rente mensuelle. Il publie encore
de petits recueils en vers ou en prose, des livrets amoureux, des priapées.

1896 : Paul Verlaine meurt à
Paris à cinquante-et-un ans. L’élite du monde des lettres et de nombreux
étudiants sont présents à ses funérailles. Il est considéré aujourd’hui comme
un des plus grands poètes français mais également dans le monde. Il est à
l’origine d’une nouvelle musicalité,
dont se feront l’écho Debussy et Fauré, d’une nouvelle sensibilité en poésie. Les
mots dans ses vers semblent en effet bien souvent s’agréger selon des règles harmoniques plutôt que logiques,
et ces associations semblent donc d’abord chercher à charmer les sens, faire
naître des émotions
. Baigné de très nombreuses influences, ayant bénéficié
de nombreux intercesseurs, il est profondément original en raison de l’individualité de son inspiration, ses
vers se faisant systématiquement l’écho de sa vie et de ses émotions, cependant
que l’épanchement du moi typiquement romantique s’est trouvé bridé dès ses
débuts par l’influence parnassienne.

 

 

« Toi,
Seine, tu n’as rien. Deux quais, et voilà tout,

Deux quais
crasseux, semés de l’un à l’autre bout

D’affreux
bouquins moisis et d’une foule insigne

Qui fait
dans l’eau des ronds et qui pêche à la ligne.

Oui, mais
quand vient le soir, raréfiant enfin

Les
passants alourdis de sommeil ou de faim,

Et que le
couchant met au ciel des tâches rouges,

Qu’il fait
bon aux rêveurs descendre de leurs bouges

Et,
s’accoudant au pont de la Cité, devant

Notre-Dame,
songer, cœur et cheveux au vent ! »

 

Verlaine, Poèmes saturniens, « Nocturne
parisien », 1866

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