Cyrano de Bergerac

par

Cyrano

Cyrano est le masqué leplus complet. Affligé par la nature d’un masque qui cache au monde son âme de« joli petit mousquetaire qui passe », il s’en construit un autre,celui de la raillerie, de la verve et de l’éclat. Seul Le Bret réussit à percerquelque peu cette armure si bien créée que Cyrano y croit presque lui-même,comme le font ses admirateurs, y compris le pantelant Ragueneau. Fustigateurd’hypocrites, Cyrano ne réalise pas à quel point il peut l’être lui-même. Maisdans son cas c’est une hypocrisie pour se protéger, pour prévenir la blessurequ’il ressent quand il examine de trop près son sort ; son« Tais-toi! » à Le Bret quand ce dernier, devinant la peineamoureuse, poignarde toute l’arrogance de son discours sur la joie d’être haï,en est la preuve. Ce n’est pas pour dire que son personnage de « rimeur etbretteur sans vergogne » est faux, mais que c’est une construction, uneimage qu’il présente tout comme les marquis portent leurs rubans ; il ledit lui-même. Mais un homme n’est pas, après tout, rien que ses vêtements.

Puis Cyrano s’engage dansle jeu de masques avec Christian, faisant du beau jeune homme un masque à sesparoles, alors que ses mots masquent à Roxane la sottise de son prétendant.Cyrano ne réussit à s’affranchir de son déguisement de bagarreur et d’insouciantque sous le nom d’un autre. Ce n’est qu’à la toute fin que tous les masquestombent enfin, et non pas lorsque Roxane réalise enfin qui était l’auteur deslettres, mais quand Cyrano, contraint par Ragueneau et Le Bret que Cyrano, enlèvele chapeau qui masquait sa plaie mortelle ; tous les mensonges cessent alorset il se montre tel qu’il est à la dame de son cœur – mais sans pour autant semontrer en plein jour : il fait nuit.

L’acteur Coquelin, pourqui fut écrit le rôle, jouait au premier acte avec un faux nez monstrueux ;d’acte en acte le nez diminuait insensiblement, jusqu’à ce qu’au dernier acte,l’acteur ne portât plus du tout de faux nez. Le public ne remarquait pas le fait,mais ne risquait pas de rire à la toute fin. On peut y voir une actualisationde la trajectoire de Cyrano ainsi que le voit Roxane : en fin de compte,elle « l’aimerait même défiguré », la défiguration ne compte plus.Après tout, sous une certain lumière Cyranode Bergerac, c’est La Belle et laBête chez d’Artagnan. Avec l’ironie à laquelle on s’attend, Rostand faitmême une allusion à ce conte par la bouche de Cyrano, réfutant sa conclusion etamenant même dans ce décor inoubliable de feuilles mortes l’humour qui nemanque jamais à l’appel dans cette pièce. C’est une des explications de sonsuccès que même dans ce moment grave, la comédie peut surgir, et faire rire lepublic sans pour autant faire cesser la tristesse qui marque cette fin.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Cyrano >