Cyrano de Bergerac

par

La victoire du verbe

Victor Hugo pouvait bien clamer « oui, brigand, jacobin, malandrin, / J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin » ; il n’en aura pas mieux fait que Rostand, qui s’aligne à cet égard avec le grand homme. Cyrano est une pièce d’une virtuosité folle, et surtout dans sa versification. On pouvait croire que l’époque de la rime plate était révolue, tout comme l’époque de l’héroïque ; Rostand prouve qu’on pouvait encore en faire quelque chose – à tel point qu’il y a bien des détails qui ne se révèlent qu’à la lecture attentive. Aussi faut-il remarquer que dans la huée de la foule au premier acte, toutes les paroles audibles sont strictement correctes du point de vue de la prosodie ? De « Montfleury ! Montfleury ! La pièce de Baro ! » jusqu’aux cris d’animaux : « Silence ! / Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico ! », tout est strictement placé sous le joug des douze syllabes et de la rime. Mais à ceux qui regimberaient devant ce manque de bienséance poétique, Rostand offre la pâtisserie de Ragueneau, qui permet d’observer ce qui advient de ceux qui ne connaissent que les règles. En fait, Rostand est si certain de son talent qu’il la souligne, en présentant de la mauvaise poésie (elle aussi de lui) au sein de ses vers brillants, ne faisant que mettre ceux-ci encore plus en relief.

L’auteur ne pouvait s’abstenir de présenter des formes d’écriture de toutes sortes dans une pièce où tout repose autant sur la langue et l’écriture, et cela explique bien pourquoi il a pris son sujet d’une ère où la langue avait une grande importance. Quoi de mieux que le temps de Richelieu, où l’Académie française est fondée et où les précieuses dont se moquera tant Molière se mettent à faire leurs premiers pas ? Ce n’est pas seulement dans la trame des lettres d’amour que l’écriture est à la première place, dès le début on voit accordé à la langue un grand respect, dans le personnage du bourgeois qui est horrifié qu’une bonne pièce doive s’entendre dans « un mauvais lieu », autant que dans la raison que donne Cyrano d’haïr Montfleury. Mais Rostand n’est pas là en train de prêcher. Non seulement faut-il admettre que la ballade qu’improvise Cyrano au cours de son duel est moins que géniale (quoiqu’il est vraisemblable qu’elle ne doive pas l’être, au vu les circonstances), mais il plane par-dessus le tout le sourire ironique de la fin du XIXe siècle. Rostand nous livre le ridicule des précieuses, les poètes affamés et l’innocent Ragueneau, l’évocation de la correction des vers par Richelieu, l’absolu nigaud linguistique Christian, l’insoutenable fatuité des marquis, et surtout la savoureuse parodie de l’Académie : « Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ; / Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud… / Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c’est beau ! » Tous véritables et vénérables académiciens, tous autant oubliés aujourd’hui qu’à l’époque, immortalisés seulement par leur présence ici. (À noter que Rostand vole là une idée d’Hugo dans Marion Delorme.) De plus, il y a ceux qui n’ont aucun goût pour la poésie, surtout de Guiche, qui peut parler d’écrire une pièce comme d’avoir « bien rimé cinq actes ». On n’est donc pas dans un monde de parfaite connivence. Et pourtant même de Guiche peut se trouver pris au flair imaginatif de Cyrano, au point de traîner un quart d’heure de trop et de laisser s’envoler sa belle.

C’est ce pouvoir imaginatif qui sous-tend les plaidoiries de Cyrano pour la liberté artistique ; et on peut y voir une attaque de Rostand contre le monde littéraire de son temps. Il faut admettre que le cri de liberté artistique fait déjà vieux jeu en 1898, mais il est ici une défense du marivaudage de la pièce elle-même, une excuse pour la simple joie que prend Rostand à utiliser la langue contre le dur réalisme de Zola ou les recherches nébuleuses de Maeterlinck et Mallarmé.

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