De rerum natura

par

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Lucrèce

Titus Lucretius Carus,
mieux connu sous le nom de Lucrèce en France, est un poète latin, propagateur
des idées de l’épicurisme, né entre 99
et 94 av. J.-C.
, peut-être à Rome. On ne sait s’il appartenait à
l’aristocratique famille des Lucretii. Il pourrait avoir intégré la famille en
tant qu’affranchi. On sait en tout cas qu’il a vécu à Rome, où il aura sans
doute été initié à la philosophie grecque avant de compléter son éducation en
Grèce, comme les gens cultivés le faisaient alors.

Un silence règne dans la littérature de l’époque et même des siècles après
sur l’existence de ce poète, dont on ne sait rien de sûr. Cicéron est le seul de ses contemporains
à faire référence à son œuvre, très rapidement, sur un ton admiratif. Sa poésie nouvelle ne devait pas plaire à Catulle, pourtant
observateur attentif des lettres de son époque mais tenant d’une ancienne
tradition. Ovide et Stace tiendront plus tard à son propos des paroles
élogieuses.

Il existe des controverses
autour de la folie prétendue de
Lucrèce, dont parle saint Jérôme, selon lequel Lucrèce aurait bu un philtre
puis aurait été victime d’une démence à éclipses. Il aurait alors composé son
œuvre entre les crises qu’il subissait, avant de se suicider la quarantaine passée. Le caractère anxieux qui sourd de l’œuvre à tous
égards serait en accord avec l’hypothèse du suicide, mais comme tout élément de
la vie de Lucrèce, il n’en existe aucune preuve parfaitement fondée.

Si l’on ne sait s’il est né
à Rome, son œuvre dit assez qu’il fut le témoin des troubles de la République agonisante, plongée en
pleine discorde civile : les
anciennes institutions s’effondrent avec l’économie, des coteries divisent le
Sénat, les magistratures sont rongées par la corruption, le pouvoir est on ne
peut plus instable et la religion
décline
en même temps que montent les superstitions. Le peuple, immergé
dans une violence permanente, se
voit donc confronté, plus qu’en d’autres temps, à de multiples peurs, sujet à des passions partisanes,
dans un monde où d’anciens idéaux n’ont plus que quelques tenants comme Cicéron,
et où l’attitude morale majoritaire pourrait se résumer à un simple carpe diem. Ce contexte est important
pour comprendre la substance de la seule œuvre de Lucrèce, De rerum natura ou De la
nature
.

 

De la nature est une œuvre rare, le seul poème de la
littérature dont la fonction est de propager
une doctrine philosophique
, et ce dans une langue pure, selon un plan réfléchi, un ordre logique, et
même scientifique quand il s’agit pour le poète de laisser le choix entre
plusieurs hypothèses qu’il avance, montrant sa confiance en l’esprit de l’homme.
Lucrèce fait donc montre à la fois de facultés de logicien et de dons de visionnaire.
L’œuvre fait preuve d’un souci de clarté
et d’édification, de didactisme parfois jusqu’à la lourdeur et au prosaïsme, qui sera condamné par les tenants de l’art pour l’art.

Au gré de son exposé le
poète se montre plus intéressé par l’art
de vivre
, d’être heureux, la morale que propose l’épicurisme plutôt
que par sa physique. L’œuvre est un appel
à la lumière
en des temps de pénombre pour la république romaine, elle montre
une forte volonté d’affranchir l’homme de
sa double condition douloureuse : la nature,
inintelligible, lui est hostile, ses
lois n’ont rien de doux ; et l’homme est en outre sa propre victime, de ses superstitions,
de son ignorance qui indigne le
poète, de la fausse idée qu’il a du
bonheur
. Le poète fait donc œuvre d’évangélisation
morale
et offre des exemples pour accompagner sa démonstration comme autant
de paraboles pour soutenir la parole d’un apôtre, mais d’un apôtre on ne peut
plus athée, car le poète ne cesse d’insister sur l’inutilité des dieux dont il dénonce les cultes et les prêtres,
ces entités imaginées qui n’interviennent pas dans les affaires des hommes.
Cette dénonciation de l’institution religieuse est une nouveauté du poète par
rapport au philosophe grec, lequel condamnait la superstition et la religion
populaire.

Hormis le mariage
révolutionnaire de la poésie et de la philosophie, le contenu lui-même de
l’œuvre est peu nouveau par ailleurs. Le titre de l’œuvre est repris
d’Empédocle d’Agrigente, et le poète se contente d’enseigner scrupuleusement la
doctrine d’Épicure « en la parant du doux miel de la poésie » (« Et
quasi Musaeo dulci contingere melle »). Il s’agit de l’exposé le plus complet et cohérent de la
pensée épicurienne
, dont seules trois lettres et quelques sentences ont
survécu jusqu’à nous.

 

Concrètement l’œuvre est
divisée en six chants qui
fonctionnent par paires : les
deux premiers se focalisent sur les principes fondamentaux de l’épicurisme :
la matière et le vide composent l’univers, la matière se
divise jusqu’à l’unité de l’atome. Les
livres trois et quatre, cœur de l’œuvre, forment une étude de l’âme et des relations qu’elle entretient
avec le corps. L’âme, tout aussi
matérielle que le corps, se dissipe dans l’air quand le souffle s’arrête.
Lucrèce parle aussi de la façon dont l’homme acquiert la connaissance, à travers ses sens,
lesquels, frappés par des simulacres ou images invisibles, sont sûrs, fiables,
mais parfois mal interprétés. Réaliser cela permet d’atteindre un certain détachement, l’ataraxie, si l’homme considère que ses désirs et ses terreurs, même
concernant la mort, sont vains. L’amour apparaît comme une lutte de chairs sans
joie, au cours de laquelle le désir se mue en souffrance et cruauté. Les deux derniers livres alignent une série
d’exposés laborieux concernant la physique
épicurienne
, reprise de Démocrite,
au sens d’une explication des phénomènes
célestes ou terrestres
, ainsi qu’une astronomie et une météorologie.

 

Le ton subit diverses inflexions : il se fait lyrique pour formuler des louanges à
Épicure ; épique à l’évocation
de la lutte de l’homme et de la nature et des légendes des héros et des
dieux ; élégiaque ou satirique selon que le poète exprime la
pitié ou la colère. L’éthos du poète
hésite entre l’enthousiasme en lien
avec la grandeur de son œuvre éducatrice, l’espoir qu’il exprime – qui se
manifeste par exemple au départ avec l’hymne à Vénus –, et le sentiment de son impuissance, son amertume, un abattement même – comme lorsqu’il évoque la peste d’Athènes.

 

Lucrèce n’est pas un poète
ayant fait preuve d’une technique nouvelle ; il est inspiré d’Ennius – dont il conserve des formes désuètes de la langue – ou
d’Homère, et il est rangé parmi les auteurs
archaïques
. Il ne recherche pas le raffinement stylistique comme Catulle
par exemple et verse souvent dans la figure
de style rudimentaire
, l’argumentaire primant parfois sur la poésie, laquelle
devient une forme commode pour transmettre la doctrine du maître. Mais
cependant, comme le notait A.-F. Villemain, des « fleurs
inattendues » attendent le lecteur au gré d’une argumentation qui apparaît
parfois sèche, éclosent à l’occasion de riches
descriptions
, ou lors de la peinture
de l’angoisse
qu’inspirent à l’homme l’amour, la mort et l’infini.

Le poète latin anticipe sur
Pascal la vision de l’homme comme un être maudit, conscient de son néant, et
dont l’esprit est capable de trouver des significations à un monde dont il sait
qu’il ne peut que le subir.

 

Lucrèce serait mort entre 55 et 50 av. J.-C., peut être en se suicidant comme nous l’avons
dit. Si le stoïcisme, qui allait se
trouver plus en faveur que l’épicurisme sous l’Empire romain, avec le
développement du christianisme
qu’une âme matérielle ne pouvait satisfaire, condamnaient l’œuvre à ne
rencontrer qu’un lectorat restreint, au XXIe siècle, ce long poème
qu’est De la nature figure parmi les textes
les plus lus de l’Antiquité.

 

 

« Rien n’est plus doux
que d’habiter les hauts lieux

Fortifiés solidement par le
savoir des sages,

Temples de sérénité d’où l’on
peut voir les autres

Errer sans trêve en bas,
cherchant le chemin de la vie,

Rivalisant de talent, de
gloire nobiliaire,

S’efforçant nuit et jour par
un labeur intense

D’atteindre à l’opulence, au
faîte du pouvoir.

Pitoyables esprits, cœurs
aveugles des hommes ! »

 

Lucrèce, De la nature, livre II, Ier
siècle av. J.-C. 

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