La Femme de trente ans

par

La condition féminine au 19e siècle

La Femme de trente ans fait partie de la section «  Scènes de la vie privée » du système de  la Comédie humaine. Tout au long des six parties qui composent ce roman, nous assistons aux déboires d’une femme, Julie de Chastillon, puis d’Aiglemont, sur qui le sort semble s’acharner, lui enlevant au fur et à mesure de ses nouvelles rencontres et de ses nouveaux espoirs le peu de bonheur qu’elle parvient à connaître.

C’est donc cette fois à la condition féminine de son temps que s’intéresse l’auteur, en mettant à l’honneur une femme et ses souffrances face aux peines de cœur et à la vie conjugale qu’exige la société de ce XIXe siècle.

En effet, les malheurs de Julie commencent dès que ce qui relève de la sphère privée – les sentiments, l’amour initial qu’elle éprouve pour Victor d’Aiglemont – laisse place à la sphère publique, représentée ici par le mariage. En effet, Julie est au départ attirée physiquement et moralement par Victor. Amoureuse de lui, elle va jusqu’à braver les interdits qu’impose à l’époque une société patriarcale, et tient tête à son père afin d’épouser le jeune officier.

Dans cette première réticence du père à voir épouser celui que le cœur de sa fille choisit, nous pouvons voir un reflet de l’autorité paternelle sur ses enfants – qui s’avère ici cependant défaillante puisque Julie épouse tout de même Victor. Cependant, tous ses maux vont découler de cette union que désapprouvait le père ; ici, la figure paternelle traditionnelle et autoritaire est donc également porteuse de sagesse et de bon sens, et le refus de Julie de s’y plier est présenté comme la source de ses malheurs. Balzac se fait ici moraliste, montrant non pas que le rôle de la femme est de se soumettre à son mari, et celui de la fille d’obéir à son père, conformément aux croyances traditionnelles de l’époque, mais cependant qu’il est nécessaire à la femme de faire preuve de sagesse en écoutant ceux que l’âge et la raison poussent à donner parfois de bons conseils. La Femme de trente ans est donc une œuvre basée entièrement sur la rébellion d’une jeune fille réfutant l’autorité de son père imposée par l’époque, mais également faisant acte d’imprudence en se laissant dominer par ses sentiments encore trop frais et naïfs :

« J’ai toujours vu les enfants attribuant à un sentiment personnel les sacrifices que leur font les parents ! Épouse Victor, ma Julie. Un jour tu déploreras amèrement sa nullité, son défaut d’ordre, son égoïsme, son indélicatesse, son ineptie en amour, et mille autres chagrins qui te viendront par lui. Alors, souviens-toi que, sous ces arbres, la voix prophétique de ton vieux père a retenti vainement à tes oreilles ! »

La dégradation du mariage de Julie évolue de pair avec une perception différente de son couple. En tant qu’épouse, elle peut désormais expérimenter ce qu’exige le statut de femme au foyer, ce qui la rebute, parallèlement à un dégoût physique pour son mari. Ignorante de tout ce qui touche à la sexualité, de tempérament fragile et sensible, elle devient bien vite incapable de supporter le caractère de son mari. Découvrant la violence morale et physique que lui fait subir l’acte sexuel avec cet homme qu’elle abhorre désormais, mais dont elle doit cependant combler les désirs, Julie devient donc représentative de la femme du XIXe siècle, dépossédée de sa propre personne et liée à son époux par le devoir conjugal.

« Oh ! c’est cela, dit-elle en pleurant. Vous devinez donc tout, là où tout est énigme pour moi. Mes sens sont engourdis, je suis sans idées, enfin, je vis difficilement. Mon âme est oppressée par une indéfinissable appréhension qui glace mes sentiments et me jette dans une torpeur continuelle. Je suis sans voix pour me plaindre et sans paroles pour exprimer ma peine. Je souffre, et j’ai honte de souffrir en voyant Victor heureux de ce qui me tue ».

Même si de nouveaux sentiments éclosent à la faveur de l’apparition du jeune Lord Arthur Ormond Grenville qui lui, à l’inverse du manque de sensibilité de Victor, est délicat, attentionné, et médecin de profession (une parfaite antithèse donc de l’officier d’Aiglemont), Julie ne peut se compromettre et préfère rester fidèle à Victor. Ainsi, cette pression exercée sur la femme mariée du XIXe siècle est telle que la jeune marquise préfèrera enfermer dehors son amant plutôt que de tenter d’affronter la jalousie de son mari. Cette mise à la porte forcée va provoquer une aggravation de l’état de santé d’Arthur qui souffre déjà d’une maladie de poitrine.

Ainsi, Balzac montre que même les sentiments et les besoins conjugaux d’une femme sont bafoués dans cette spirale du mariage bourgeois. Il met en valeur une négation de la femme elle-même, non pas de la manière coutumière, en insistant sur le peu de responsabilités dont on la croit digne, ou le manque de respect des hommes envers elle, mais en soulignant la négation totale de son besoin de vivre elle aussi une vie sexuelle et amoureuse épanouie, ce que nous allons expliciter dans la partie suivante.

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