La Femme de trente ans

par

La désillusion liée au mariage

Balzac, dans La Femme de trente ans, présente une figure totalement contraire à celle d’Emma dans Madame Bovary de son contemporain Flaubert, qui pourtant relate également les déboires amoureux d’une femme vivant en province. Alors qu’Emma ne vit que dans un monde de rêves et de stéréotypes, Julie, elle, est une femme de chair, une personne physique qui, bien qu’elle aime profondément Victor d’Aiglemont avant son mariage, va très vite ressentir le manque d’épanouissement sexuel où sa vie de couple la plonge, ne pouvant se satisfaire d’un amour éthéré, spirituel, tel que le recherche son homologue flaubertienne.

Ainsi l’auteur, dans La Femme de trente ans, se fait le porte-parole novateur et peu orthodoxe d’une réalité que la littérature passe sous silence bien souvent : la nécessité pour la femme d’accéder à un bonheur sexuel pour que sa vie conjugale soit maintenue à flot, et pour qu’elle puisse s’épanouir et être heureuse. Si le manque de compatibilité du caractère des deux jeunes mariés est à blâmer dans la défaillance de leur couple, l’impuissance de Victor à combler les besoins de sa femme ne détient pas non plus une part mineure dans leur échec. Peu sensible, rustre, maladroit, Victor n’a de brillant que la façade de ses insignes d’officiers, car il se montre dans l’intimité totalement inconscient des désirs de sa femme, et également du fait qu’une femme puisse justement en avoir. Julie découvre alors que dans le mariage, bien souvent la domination de l’homme est ressentie jusque dans l’intimité la plus stricte. Cette négation de ses désirs, l’obligation à laquelle la soumet Victor de ne contenter que les siens la plonge dans un état de frustration et de tristesse qui contamine également sa vie au sein de la sphère publique.

« Enfin, elle se trouvait presque toujours gênée dans les salons où sa beauté lui attirait des hommages intéressés. Sa situation y excitait une sorte de compassion cruelle, une curiosité triste. Elle était atteinte d’une inflammation assez ordinairement mortelle, que les femmes se confient à l’oreille, et à laquelle notre néologie n’a pas encore su trouver de nom. Malgré le silence au sein duquel sa vie s’écoulait, la cause de sa souffrance n’était un secret pour personne. Toujours jeune fille, en dépit du mariage, les moindres regards la rendaient honteuse. »

La seule alternative qu’elle découvre afin de pallier la rudesse de son mari réside en sa rencontre avec Arthur Grenville. Balzac nous montre avec finesse et maintes métaphores que le jeune Lord anglais est l’exact opposé du mari jaloux : un homme tout d’élégance et de raffinement qui paraît au grand public. On devine que la délicatesse et la sensibilité du Lord savent également se faire sentir dans la sphère privée, dans l’intimité, et peuvent ainsi fournir à Julie ce qu’elle ne peut avoir avec Victor.

Ainsi, Balzac décrit clairement un thème très peu abordé de la vie conjugale et des désillusions qu’elle peut engendrer. Il pousse la réflexion encore plus loin en montrant que c’est justement par la liberté sexuelle et l’affirmation de ses propres désirs qu’une femme peut ainsi reconquérir son statut de personne à part entière, et accéder à l’émancipation.

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