La Guerre de Troie n'aura pas lieu

par

Le mélange des genres

A. Le registre comique

 

Giraudouxmêle de nombreux éléments de la comédie dans son œuvre. En effet, il présentedes personnages qui, bien que supposés refléter les différents mouvements envigueur à son époque, sont également de véritables personnages comiques. Parexemple, le hargneux Demokos, belliqueux à souhait, est tourné très amplementen dérision par son acharnement à défendre la valeur de la guerre. Hélène,elle, semble sortie tout droit d’un vaudeville : elle est présentée commeune femme sans grande intelligence, presque satisfaite d’être l’objet de tantde tracas et de remue-ménage. À part une beauté renversante, elle ne faitmontre d’aucune qualité attrayante, et le ridicule de sa situation est accentuépar la troupe de vieillards édentés qu’elle traîne derrière elle, accrochés àses jupons. Elle qui ne rêve justement que de beaux hommes, dans la fleur del’âge et à la musculature développée, doit sans cesse subir les lubricités deprétendants d’un autre âge. Ainsi, le comique se glisse dans l’œuvre, en toutediscrétion et légèreté, jusqu’à ce qu’il soit assombri par le caractèreinéluctable de la guerre.

« DEMOKOS : Permets-moi de ne pas être de tonavis. Le sexe à qui je dois ma mère, je le respecterai jusqu’en sesreprésentantes les moins dignes.

HÉCUBE : Nous le savons. Tu l’y as déjà respecté […]

Les servantes accourues au bruit de la dispute éclatent derire. »

 

B. Le registre tragique

 

LaGrèce est depuis longtemps synonyme de tragédie. Le caractère héroïque et nobledes personnages, leur sagesse ou leurs folies, le destin auquel ils tententd’échapper en vain ou encore les choix malheureux qui les conduisent audésastre sont des instruments aux mains de l’auteur pour faire de La Guerre de Troie n’aura pas lieu unetragédie grecque.

Lespectateur observe les personnages lutter contre leur sort. Hector œuvre contreson père et son frère, contre les notables et les vieux qui souhaitentqu’Hélène reste à Troie. Il rencontre l’émissaire grec et négocie avec lui undénouement pacifique au conflit. Et malgré l’opposition à laquelle il faitface, on commence à croire que la promesse d’Hector à Andromaque sera respectéeet qu’il n’y aura plus de guerre à laquelle il devra participer. Pourtant, alorsque le rideau commence à tomber, tous les efforts d’Hector sont ruinés par un malheureuxgeste. Cette quasi-résolution de la crise donne à tous les actes d’Hector, auxdiscours d’Andromaque et d’Hécube et à la compassion d’Ulysse une noted’absolue futilité. On partage alors de fait le pessimisme prophétique deCassandre.

« ANDROMAQUE : La guerre de Troie n’aura pas lieu,Cassandre !

CASSANDRE : Je te tiens un pari, Andromaque.

ANDROMAQUE : Cet envoyé des Grecs a raison. On va bienle recevoir. On va bien lui envelopper sa petite Hélène, et on la lui rendra.

CASSANDRE : On va le recevoir grossièrement. On ne luirendra pas Hélène. Et la guerre de Troie aura lieu. »

Lespartisans de la paix auraient pu économiser leurs forces, ne fournir aucuneffort pour empêcher la guerre ou encore être absents de la pièce, que lerésultat en aurait été le même. Ce n’est plus uniquement leurs actes qui sontfrappés de nullité, c’en est presque leur personne. La guerre de Troie finirapar avoir lieu, et même si la pièce n’en montre pas les conséquences, la chutede Troie, avec la mort des héros grecs et troyens, reste l’un des épisodes lesplus barbares de la mythologie grecque.

 

C. Le ton de l’absurde

 

         Le fait que ceux qui ne craignent pasla guerre, ou qui la souhaitent, soient les mêmes qui n’aient jamais participéà la moindre bataille est risible. Le poète Demokos, le géomètre ou même le roiPriam prennent le parti de Pâris et refusent de laisser rendre Hélène aux Grecs.Pourtant, ces personnages qui ont la plus grande influence sur le dénouement duconflit sont les mêmes qui auraient le moins à combattre dans la guerre. Lasituation des Troyens en serait risible, si elle n’était pas si tragique.

         Toute guerre est dite absurde, maisdans le cas de la guerre de Troie, l’absurdité est portée à son paroxysme. Quece soit pour une reine grecque, enlevée contre son gré, serait compréhensible,dans une certaine mesure, si seulement elle aimait Pâris. Que ce soit pour unpersonnage comme Hélène, qui n’éprouve aucun attachement à sa nouvelle patrieou à son nouveau royaume, qu’une guerre menace la cité de Troie, cela relève del’absurde. Il est encore plus incompréhensible que ceux qui ont le plus àperdre soient les moins écoutés. La sagesse des femmes est moins pertinente quela gloire future des héros. Ce n’est pas uniquement la situation qui conduit auconflit qui est absurde, c’est aussi la description que le héros troyen Hectorfait de l’acte même de la guerre.

« ANDROMAQUE : Puis l’adversaire arrive ? […]

HECTOR : Puis l’adversaire arrive, écumant, terrible.On a pitié de lui, on voit en lui, derrière sa bave et ses yeux blancs, toutel’impuissance et tout le dévouement du pauvre fonctionnaire humain qu’il est,du pauvre mari et gendre, du pauvre cousin germain, du pauvre amateur de rakiet d’olives qu’il est. On a de l’amour pour lui. On aime sa verrue sur sa joue,sa taie dans son œil. On l’aime… Mais il insiste… Alors on le tue. […]

ANDROMAQUE : Alors on les tue ?

HECTOR : On les tue. C’est la guerre. »

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