Le château de ma mère

par

L’humiliation

La rencontre du garde est un événement majeurdans la vie de Marcel Pagnol, une des étapes qui lui ont fait quitter le mondede l’enfance et l’ont confronté à la vie adulte. Jusqu’alors, Marcel a eu, sansle savoir, une vie protégée : une cellule familiale stable, une mèreaimante, un père instruit, pédagogue et sagement autoritaire ; il n’a paseu à travailler aux champs et sait qu’il pourra poursuivre des études,échappant au monde du travail en usine. Le choc va être terrible, d’autant plusque celui qui est en position de faiblesse est son père, sa référence.

Le garde incarne l’absolu opposé deJoseph : il est borné, laid, malveillant. Il est fourbe : plutôt qued’affronter loyalement son adversaire, il a tendu un piège à la famille et vajouir de son plaisir : humilier un homme qui lui est socialement supérieur,devant les siens. S’appuyant sur son autorité légale – « je suis gardeassermenté », menace-t-il –, il fait déballer les bagages de la famille,pour une revue « longue et minutieuse ». Il inspecte, commente avecironie : « On dirait, dit-il d’un air soupçonneux, le cambriolaged’une épicerie », et garde « pour la bonne bouche » l’inspectiondu fusil de chasse, allant jusqu’à accuser Joseph des plus sombresdesseins : « Avec ce genre de pétoire, […] il est possibled’abattre un garde. Un garde qui ne se méfierait pas. » Et Marcel découvrealors l’insondable bêtise dont sont capables les hommes : « je visalors clairement une stupidité sans fond » – et Joseph se trouve à lamerci de la brute. Puis Augustine s’évanouit, ce qui laisse le garde indifférent,et la petite sœur, terrorisée, a pris la fuite.

Joseph est en tort, il le sait. Il n’auraitpas dû traverser sans autorisation la propriété d’autrui avec sa famille. Ilrisque gros : la révocation, le blâme, le pain peut manquer chez lui. Legarde va rédiger un procès-verbal, ce qui est synonyme de déshonneur. Il estpris au piège, obligé de crocheter une serrure pour quitter le domaineinterdit : « C’était la première fois que je voyais un cambrioleur autravail, et ce criminel, c’était mon père ! » Marcel n’a jamaisoublié, et n’a pas pardonné. Le garde fait l’unanimité : le pays entierest contre lui, à cause de sa méchanceté proverbiale. Mais qu’importe : ilest, en l’occurrence, dans son droit. « Comme on est faible quand on estdans son tort », murmure Joseph. « La vie m’a appris qu’il setrompait, et qu’on est faible quand on est pur » : l’image de Joseph,saint laïque, ne sera pas ternie car Marcel – et le lecteur avec lui – comprendla vérité. Plus tard, Pagnol peindra le portrait d’autres purs : JeanCadoret de L’Eau des collines, Topaze dans la pièce éponyme, qui aurontparfois tort mais demeureront sans tache, entourés qu’ils sont de méchants oude coquins.

Cette affaire commencée en tragédie se termineen vaudeville, avec le garde humilié à son tour par Bouzigue et ses compèresqui n’ont rien de héros mais se savent protégés par la puissante sœur deBouzigue, mariée « de la main gauche » à un conseiller municipal.C’est grâce à cette protection peu morale que Joseph échappera à l’humiliationultime, la révocation, et à la perte de Palmes Académiques mille fois méritées. 

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