Le Meurtre de Roger Ackroyd

par

Le docteur James Sheppard

C’est le narrateur du roman, et un des personnages principaux. Le roman est le journal de l’enquête, racontée dans tous ses détails. Il assiste Hercule Poirot dans ses travaux : « Je servais de Watson à ce Sherlock », écrit-il, et le personnage s’inscrit dans la lignée des assistants plus ou moins obscurs comme, on l’a vu, le docteur Watson pour Sherlock Holmes, ou le capitaine Hastings pour Hercule Poirot. Le lecteur devra attendre les toutes dernières pages du roman pour découvrir que le « bon docteur Sheppard », comme le désigne Poirot avec ironie, est en fait un maître-chanteur, un manipulateur, et un meurtrier.

Le docteur Sheppard est médecin. Il exerce dans la petite localité de King’s Abbot. Il habite avec sa sœur Caroline, célibataire de huit ans son aînée. Il est, au prime abord, l’archétype du tranquille notable d’âge mûr partageant son temps entre ses patients, son jardin, son atelier de bricolage et une tasse de thé. C’est à lui que Roger Ackroyd confie que son amie Mrs Ferrars, qui vient de se suicider, était victime d’un chantage : il signe alors son arrêt de mort, puisque le maître-chanteur n’est autre que Sheppard, qui a extorqué une fortune à Mrs Ferras : vingt mille livres. Le docteur tue Ackroyd, brouille les pistes en dissimulant un dictaphone qui, réglé par ses soins, se déclenche et fait entendre la voix de la victime après sa mort, place des empreintes de pas sous la fenêtre afin d’orienter les soupçons vers Ralph Paton. Le machiavélisme de Sheppard n’est perçu que par Poirot, et par quelques rares lecteurs particulièrement perspicaces. Cela dit, Sheppard ne ment jamais dans son journal, et celui-ci contient les éléments nécessaires pour le confondre.

Le docteur Sheppard offre donc une image triple : d’abord celle d’un paisible médecin de campagne, puis celle d’un redoutable criminel, et enfin celle d’un chroniqueur humble et zélé qui comptait voir publier son manuscrit : « Et moi qui envisageais de le publier, en tant qu’histoire d’un échec de Poirot », soupire-t-il. Mais par-dessus tout, le lecteur est frappé par un souci constant du médecin : ne pas briser le vernis de flegmatique respectabilité qui le cuirasse. La scène au cours de laquelle Sheppard est confondu par Poirot est révélatrice : le médecin ne se révolte pas, ne hausse pas le ton, ne lève pas la main sur le détective : « Je m’arrachai un semblant de sourire », puis « je me levai et étouffai un bâillement. » Le bon docteur rentre ensuite chez lui, met au net les dernières pages de son roman-journal, et, calmement, se suicide en absorbant du véronal. Avant de mourir, ce flegmatique assassin, dont le crime brutal suit un chantage ignoble, écrit calmement ces seules quelques lignes de regret : « Ah ! Si seulement Hercule Poirot n’avait pas pris sa retraite, et n’était pas venu chez nous cultiver des courges !… »

Cette distance entre l’acte sanglant et les impeccables manières de l’assassin sont une spécificité du roman policier anglais : Agatha Christie, mais aussi P. D. James ou Ruth Rendell ont brillamment illustré le genre en utilisant cette distance entre un acte sordide et un meurtrier apparemment irréprochable. La découverte par le lecteur de la vraie nature du docteur Sheppard est un coup de théâtre magistral qui a fait date dans l’histoire du roman policier. Quel choc pour le lecteur de réaliser que celui qu’il prenait pour un nouveau Watson n’est qu’un vulgaire assassin !

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