Le Meurtre de Roger Ackroyd

par

Du bon usage des « petites cellules grises »

Hercule Poirot est intelligent, plus intelligent que laplupart des personnages qui l’entourent. Mais est-il plus intelligent que le DrSheppard, que Flora Ackroyd, que Ralph Paton, par exemple ? Pasnécessairement. La supériorité du détective belge vient de l’usage systématiquequ’il fait de son arme absolue : la raison.

La plupart des personnages du roman d’Agatha Christieagissent ou parlent sous le coup de l’émotion, donc sans réfléchir. Poirot, aucontraire, ne se laisse jamais aller à cette faiblesse humaine : il ne ditpas tout à son « acolyte » Sheppard, il ne révèle pas la découvertede l’alliance dans le bassin, il ne partage que des informations soigneusementchoisies. C’est ce qu’il appelle sa « méthode » : passer chaqueélément de l’enquête à l’épreuve de la raison, ne rien considérer comme acquis,ne jamais se fier aux apparences. Cette méthode lui permet d’acquérir undétachement par rapport aux événements et fait taire ses émotions.

Un exemple de cette différence d’approche entre émotion etraison est la conviction de Flora Ackroyd quant à l’innocence de RalphPaton : l’amitié qu’elle a pour lui l’amène à sentir que le jeunehomme est innocent, mais elle est incapable de le prouver. Poirot ressentcertainement quelque chose, mais peu lui importe : il s’agit de prouver,pas d’éprouver. Aussi cherche-t-il, patiemment, inlassablement, et ajoutebrique sur brique jusqu’à monter un mur inébranlable : sa conviction.

À ce titre, Hercule Poirot s’inscrit dans une traditionparticulière de la littérature policière : la justice par la logique.Cette littérature faite de logique et de raison est née en France au XIXesiècle avec Émile Gaboriau et son détective Monsieur Lecoq, suivi peu après auxÉtats-Unis par Edgard Allan Poe et son détective Auguste Dupin. Bien sûr,Arthur Conan Doyle a créé l’archétype du détective qui, indice après indice,retrouve immanquablement le coupable : Sherlock Holmes. Agatha Christie s’inscritdans un courant littéraire spécifique où la mécanique intellectuelle dudétective prime sur la peinture des caractères ou des milieux.

Hercule Poirot n’est-il qu’un esprit brillant dénué desentiments ? Certainement pas. Il éprouve une évidente sympathie pour lespersonnages qui sont dans la peine, comme Ursula Bourne. Est-il, comme l’estSherlock Holmes, tourmenté par des démons intérieurs ? Bien malin quipourrait le dire, car Poirot se dissimule derrière une image, celle d’unbourgeois richement vêtu, à l’anglais approximatif, aux goûts parfoisexcentriques, et voué à la déesse raison. Tout cela est une cuirasse, qu’aucunpersonnage du roman ne parvient à percer. Et le meurtrier finit par tomber dansles rets patiemment tendus par le raisonnable détective.

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