Le Meurtre de Roger Ackroyd

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Les apparences sont trompeuses

Dans Le Meurtre de Roger Ackroyd, les apparencescachent une réalité sordide. Sous le masque d’une Angleterre rurale et idéale,le chantage, la dissimulation, l’espionnage domestique, l’envie, le meurtregrouillent comme la vermine. Si l’on observe attentivement, chaque personnage n’estpas ce qu’il prétend être – « Tout le monde cache quelque chose »,martèle Poirot. En outre, chaque indice indique une direction qui n’est pas labonne et égare la police. Le lecteur, qui n’est pas dupe, sourit de voirl’inspecteur Raglan s’enferrer dans l’erreur et suivre de fausses pistes :contrairement à Poirot, il est le jouet des apparences. Il suit la piste laplus facile, celle vers laquelle le coupable a voulu l’orienter ; enfixant son regard dans une seule direction, il rate nombre de détails quin’échappent pas à Poirot : la plume et le morceau de batiste dans lacabane, le fauteuil déplacé, entre autres.

Tout au long du roman, les personnages émettent dessuppositions les uns sur les autres, qui prennent bientôt valeur de vérités àleurs yeux. Or, à quoi se fient ces personnages ? À leur instinct, à leurimpression, à leurs sentiments, mais jamais à la froide logique. Ils tirentd’un premier regard une certitude définitive : ainsi, personne ne se douteque Ralph Paton et Angela Bourne sont mariés, puisque tous ne voient en elle qu’uneservante. De même, Ackroyd, qui « participe généreusement aux collectesparoissiales », est en réalité un grippe-sou. Dernier exemple : sousle vernis de son obséquiosité, l’impeccable majordome Parker est un odieux maître-chanteur.La force de Poirot est d’utiliser ses « petites cellules grises » etde ne rien accepter de manière brute. Il remet tout en question, change depoint de vue, ce qui lui permet d’envisager des hypothèses que le premierregard rend improbables, voire impossibles : par exemple, c’est enassociant des informations sans lien apparent – la visite d’un représentant enmachines phonographiques à Ackroyd, l’absence de témoignages visuels assurantqu’Ackroyd était vivant après 21 h 45, le fait que l’on ait entendu sa voixderrière la porte fermée de son bureau, et enfin la passion du Dr Sheppard pourla mécanique – qu’il découvre le pot-aux-roses : la voix n’était pas celled’Ackroyd vivant, mais celle d’un enregistrement sur cylindre de cire.

En outre, qui croirait que King’s Abbot est autre chosequ’un paisible village anglais ? Agatha Christie place son intrigue dansle lieu le plus improbable qui soit, car le plus calme. On y est loin desfumées des grandes villes industrielles, on est à l’abri du rythme effréné dela capitale, les terribles années de la Grande Guerre appartiennent au passé.C’est pourtant là que la mort va frapper. On retrouve ce genre de décalageentre le décor idyllique et la brutalité du réel dans nombre de romans,nouvelles, ou œuvres cinématographiques ou télévisuelles venuesd’outre-Manche ; un exemple récent est la série littéraire mettant enscène l’inspecteur Barnaby, adaptée pour le petit écran : le policier mènel’enquête dans le joli comté de Midsomer, où chaque cottage semble abriter unmeurtrier en puissance. Agatha Christie a élevé la description de ce décalageentre une riante apparence et une sanglante réalité au rang des beaux-arts.

Mais la plus belle des illusions est celle dont le lecteurest victime : il croit lire un roman, c’est en fait un journal. Il croitlire la chronique d’une enquête tenue par un assistant zélé, c’est en réalitéle récit que livre l’assassin lui-même. Le coup de théâtre final qui clôt cettemise en abyme est devenu un modèle du genre : rarement écrivain aura abuséson lecteur comme le fait Agatha Christie dans Le Meurtre de Roger Ackroyd.Et la découverte du nom du vrai coupable, donc du procédé littéraire par lequelil a été mystifié, est un intense moment de plaisir pour le lecteur ravi.

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