Le Meurtre de Roger Ackroyd

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L'ordre des choses est rétabli

Le Meurtre de Roger Ackroydse déroule dans un lieu idyllique, la campagne anglaise ensoleillée, dans unmilieu préservé, la gentry, où les mots comme travail, fatigue ouchagrin n’ont pas droit de cité. Il semblerait que Baudelaire a écrit ses versfameux en songeant à cette Angleterre rêvée : « Là, tout n’estqu’ordre et beauté, / Luxe, calme, et volupté ». Évidemment, il n’enest rien. Un meurtre va faire voler en éclats ce tableau harmonieux et mettreen lumière les turpitudes cachées sous le pudique voile des conventions sociales.

Le milieu où se déroule l’intrigue est celui des gens dits « bien »,le dessus de la classe moyenne et le premier cercle de la classe supérieure, lemilieu dans lequel Jane Austen plaçait l’intrigue de ses romans au début du XIXesiècle. L’ordre des choses implique que les classes soient strictementséparées, aussi les membres de la classe inférieure, les travailleurs,partagent parfois le même espace que les dominants – c’est le cas desdomestiques – mais jamais la même sphère sociale. Le cas d’Ursula Bourne l’illustre :elle est née dans une famille appartenant à la classe moyenne supérieure, maisa dû travailler pour vivre : c’est un déclassement qu’elle vit très mal.Le fait que Ralph Paton l’ait épousée indique une ouverture d’esprit que nepartagent pas les autres personnages, en particulier Mrs Ackroyd :« Et marié avec Bourne ! » s’exclame-t-elle stupéfaite quandelle apprend le mariage du jeune homme. Quand Roger Ackroyd apprend que sonfils adoptif a épousé une domestique, une sans-le-sou, il la congédie séancetenante et s’apprête à déshériter le fautif. Chez les Sheppard, maisonnéepaisible d’un médecin de village et d’une sœur un peu excentrique, les maîtresmangent des côtelettes et le personnel se contente de tripes aux oignons. Or,le meurtre bouleverse cet ordre bien établi : aux yeux de Poirot, tous lessuspects sont égaux, qu’ils soient maîtres ou valets : chaque personnage aquelque chose à cacher. Et la mort violente frappe aussi le milieu ouaté de la gentry.

Cette mort qui frappe semble d’autant plus choquante qu’ellebrise une harmonie, comme un coup de tonnerre fracasse le calme d’un après-midid’été. Il importe donc que quelqu’un répare les dégâts et découvre le coupable.Le lecteur sait que l’énigme sera résolue, et par qui : de même qu’unlecteur d’Arthur Conan Doyle sait que Sherlock Holmes découvrira la clé del’énigme, le lecteur d’Agatha Christie sait que Poirot démasquera le coupable.La question n’est donc pas de savoir si l’ordre des choses sera rétabli,mais comment. Dans cette sphère sociale aux exquises manières, AgathaChristie n’utilise pas un détective brutal qui surgirait dans King’s Abbotcomme un chien dans un jeu de quilles. À défaut d’être anglais, Hercule Poirota une qualité : des manières irréprochables. Donc, tout au long de lanarration, les personnages ne se départissent jamais de leurs flegme : onprend le thé, on parcourt une allée ombragée, on échange parfois à fleuretsmouchetés, et l’on se quitte sur un au revoir poli. Personne ne songerait àhausser le ton, ni à insulter son interlocuteur : les protagonistesd’Agatha Christie n’ont pas des manières de portefaix. On est entre soi :on croise un ancien officier disant avoir séjourné en Inde, un médecin, unindustriel, et on ne se mêle pas aux autres, en cultivant même un antisémitismeà peine discret : le docteur Sheppard évoque un couple d’escrocs, faux Écossais« ayant une lointaine ascendance sémitique ». Cependant, le lecteurgarde à l’esprit que ce milieu où les bonnes manières sont de rigueur fourmillede menteurs, de dissimulateurs, d’escrocs, de maîtres-chanteurs et même demeurtriers.

Agatha Christie utilise une technique narrative qui permetau lecteur de ressentir davantage encore cette prise de distance par rapport àla situation dramatique : l’humour. En effet, le narrateur, qui n’estautre que le meurtrier, a dans son journal un ton détaché qui permet de prendrede la hauteur par rapport aux événements tragiques : il pose sur lesautres personnages un regard amusé : ses descriptions de Poirot sonttoujours ironiques, il décrit Mrs Ackroyd comme « un fort déplaisantamalgame de colliers, de dents et d’os », et brosse d’une partie demah-jong une description exquise, où les joueurs échangent des remarques aigres-doucesentre d’exotiques exclamations : « Tcho », « Pong… non,pas Pong ».

Alors, pour rétablir l’ordre des choses, Agatha Christie achoisi son héros : il est à l’image des personnages qui peuplent le petitmonde qu’elle a créé, c’est-à-dire calme, soucieux des apparences, un peuexcentrique. Hercule Poirot résout l’énigme sans hausser le ton, sans sedépartir de sa ferme urbanité, et évidemment sans utiliser d’armes, ce quiserait affreusement vulgaire. Quand son œuvre est achevée, les choses sont ànouveau en ordre : les domestiques à leur place, la mésalliance entreRalph et Ursula n’en est pas vraiment une, le meurtrier est banni discrètementde la sphère tranquille des gens bien. Pourtant, cette sphère contient commeles autres les germes de la vilenie, de la violence, du mensonge et duchantage. Les apparences trompent le regard du naïf. Poirot, lui, ne l’est pas. 

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