Le Théâtre et son double

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Antonin Artaud

« Je puis dire, moi, vraiment, que je ne
suis pas au monde, et ce n’est pas une simple attitude d’esprit » écrivait
Antonin Artaud à Jacques Rivière en 1924. Sa vie et son œuvre apparaissent
conjointement comme une tentative de retrouver son être, contre ce monde, cruel, qui aura fait de son existence
une longue douleur physique et mentale. Jusqu’à la fin de sa vie, après avoir
survécu aux asiles, aux électrochocs, trouvant en Vincent Van Gogh un frère
extralucide, connecté avec lui à une réalité inaperçue, il dira la cruauté de ce monde, obscène et
imbécile, qu’auront su pour lui si bien incarner quelques psychiatres,
prolongements de ces forces nuisibles qui l’empêchaient d’être.

 

Origines,
jeunesse

 

Antonin Artaud – né Antoine – voit le jour en
1896 à Marseille et connaît une enfance choyée dans une famille
bourgeoise ; son père, capitaine au long cours, est le cousin germain de sa
mère, originaire de Smyrne, où il ira voir dans son jeune âge plusieurs fois sa
grand-mère. Dès six ans environ, il contracte une maladie nerveuse grave ;
toute sa vie il souffrira de troubles nerveux qui se manifestent surtout à
partir de 1915, alors qu’il termine son année de philosophie au collège du
Sacré-Cœur de Marseille. Il fréquentera plusieurs maisons de santé avant de
connaître les asiles. Il consomme dès lors de l’opium, sur prescription
médicale, sous forme de laudanum, ce qui lui vaudra plusieurs désintoxications
pénibles.

Sa jeunesse est imprégnée de catholicisme de par
son éducation religieuse chez les pères maristes. Il apprécie particulièrement
l’histoire ancienne, le grec et le latin. Adolescent, il lit Baudelaire, monte
de petits spectacles en famille et terrorise déjà son spectateur en la personne
de ses cousins.

 

Débuts d’homme
de lettres

 

Antonin Artaud monte à Paris en 1920 et trois
ans plus tard, alors que son court recueil de poèmes Tric-trac du ciel est sous presse, il envoie à la Nouvelle Revue française quelques autres
poèmes similaires à ceux qui le composent. Bien qu’ils soient refusés, Artaud
reçoit un petit mot de Jean Paulhan qui les a appréciés, et Jacques Rivière,
alors directeur de la revue, le rencontre. Les deux hommes échangeront par la
suite une correspondance autour de la « maladie de l’esprit », de l’abandon
de sa pensée dont l’auteur se dit affligé, et du refus de ses poèmes, de leur
« non-recevabilité ». Il s’agit d’un combat entre les deux hommes, mené
entre juin 1923 et juin 1924, qui a au fond pour objet la reconquête de la
pensée d’Artaud. Rivière décide de publier leurs échanges en 1924 dans la N.R.F. ; le poète Artaud aura ainsi
pris un virage rhétorique.

Un temps, il adhère au mouvement
surréaliste ; son attirance pour le merveilleux le rapproche d’André
Breton qui lui confie en 1924 la direction de la Centrale du bureau des
recherches surréalistes. Il collabore en outre à l’organe du groupe, La Révolution surréaliste, dont la
rédaction du numéro 3, plein de violence, lui est confiée. C’est la veine
surréaliste qui lui inspire aussi plusieurs scénarios dont le seul adapté à
l’écran, La Coquille et le Clergyman,
réalisé en 1927 par Germaine Dulac – une trahison de son texte selon lui. Il a
rompu cependant dès 1926 avec le mouvement surréaliste qui pensait à embrasser
l’idéologie communiste, alors qu’Artaud rêve surtout de révolution spirituelle
et non politique. En outre, sa concentration sur une souffrance et une angoisse
sans remèdes était peu compatible avec la tendance à l’émerveillement
surréaliste.

 

Le
théâtre

 

En parallèle de son activité d’écrivain, le
jeune homme entreprend le monde du théâtre. Dès son arrivée à Paris en 1920 il
rencontre Lugné-Poë, directeur du Théâtre de l’Œuvre où il fait ses débuts
d’acteur. Ses talents de dessinateur lui valent de participer aux décors et aux
costumes. Il passe ensuite au Théâtre de l’Atelier de Charles Dullin sur une
suggestion de Max Jacob, puis rejoint en 1923 la Comédie des Champs-Élysées des
Pitoëff avant de créer en 1927, avec Roger Vitrac et Robert Aron, son propre
théâtre, le Théâtre Alfred Jarry. Il a alors pour dessein de révéler ce qu’il y
a d’obscur et d’enfoui dans l’esprit selon ses mots. Seuls quatre spectacles y
seront montés, tous mis en scène par lui, pour un total de neuf
représentations. En 1932 il est un temps assistant-metteur en scène auprès de
Louis Jouvet au théâtre Pigalle.

En 1935, il met en scène au théâtre des
Folies-Wagram sa pièce Les Cenci,
inspirée d’une nouvelle de Stendhal et de l’œuvre de Shelley, du nom d’une
famille de nobles italiens plongée dans des affaires de viol et d’inceste et une
atmosphère de mort. Le spectacle, dont les décors et les costumes sont de
Balthus, est représenté dix-sept fois seulement. Il s’agit du seul essai de
mise en scène obéissant aux principes de son « théâtre de la
cruauté ». Ce théâtre, Artaud le pense d’abord cruel pour lui-même, il
veut parler de la cruauté des choses contre soi, qui vont contre notre liberté,
mouvement que peut révéler le théâtre au spectateur selon lui (cf. Le Théâtre et son double).

 

Le cinéma

 

Antonin Artaud tourne pour
le cinéma dès 1923. Il rencontre Abel Gance grâce à son cousin Louis Nalpas,
directeur artistique de la Société des Cinéromans. Il tourne avec lui Napoléon (1927) où il joue le rôle de
Marat, puis Lucrèce Borgia (1935) où
il incarne Savonarole. Pour Carl Theodor Dreyer il est le moine Jean Massieu
dans La Passion de Jeanne d’Arc
(1928) et incarne un rémouleur ange-gardien dans Liliom de Fritz Lang (1934). Il tourne en tout dans plus de vingt
films sans connaître un premier rôle ni un second rôle marquant.

 

Quelques
étapes

 

1931 : Lors de l’Exposition coloniale, Antonin
Artaud assiste à un spectacle de théâtre balinais qui est un choc pour lui. Il
comprend mieux la dimension que peut acquérir une mise en scène et que le
théâtre peut ne pas reposer autant sur la parole.

1936 : Artaud, qui, après le faible écho
rencontré par sa mise en scène des Cenci, n’attend plus grand-chose de la
culture occidentale, s’embarque à Anvers pour le Mexique ; il veut
« prendre contact avec la terre rouge », visiter des terres
inexplorées et rejoindre les Tarahumaras qui cultivent le peyotl, pour se trouver, se laver comme il le dit dans sa correspondance, espérant une
révélation. Il y reste près d’un an et invitera les Mexicains à préserver leur
culture de l’influence européenne.

1937 : En Irlande, il est arrêté pour
vagabondage et trouble à l’ordre public, et embarqué sur un paquebot direction
Le Havre. Sur le trajet, un incident fait basculer Artaud, qui est amené, à son
arrivée, prisonnier d’une camisole de force, au service des aliénés de
l’Hôpital général. Victime d’hallucinations, d’idées de persécution, il est
envoyé à l’hôpital psychiatrique de Sotteville-lès-Rouen, puis en 1938 à
Saint-Anne à Paris et en 1939 à l’hôpital de Ville-Évrard.

1943 : Sur une initiative de Robert Desnos,
Artaud est transféré à l’hôpital psychiatrique de Rodez en Aveyron, dont le
médecin-chef, Gaston Ferdière, ami des surréalistes, fera subir à Artaud
cinquante-huit électrochocs.

1947 : La dernière apparition publique
d’Artaud est ainsi annoncée : « Lundi 13 janvier 1947, à 21 heures,
Histoire vécue d’Artaud-Mômo. Tête à tête par Antonin Artaud, avec 3 poèmes
déclamés par l’auteur ». Artaud n’est pas monté sur scène depuis Les Cenci. André Gide, Albert Camus,
André Breton et neuf cent autres intellectuels, artistes et curieux remplissent
la salle. Artaud ne peut lire les trois cahiers qu’il avait préparés, peut-être
parce qu’ils contenaient, au-delà du bilan de ses près de dix ans de vie
massacrée dans des asiles, celui d’un combat, sa vie durant, contre les forces
qui l’avaient empêché d’être.

1948 : Antonin Artaud meurt dans une
maison de santé à Ivry-sur-Seine d’un cancer colorectal tardivement
diagnostiqué, et sans doute d’une surdose accidentelle de sédatif. Il est
inhumé au cimetière Saint-Pierre à Marseille.

 

Regards
sur les œuvres

 

L’Ombilic des Limbes (1925)
est un recueil de cinq poèmes en prose aux tons variés, souvent hermétiques,
mais qui disent déjà assez clairement combien la littérature d’Artaud jaillit
de la souffrance. Dans « Paul des Oiseaux ou la place de l’Amour »
par exemple, l’alter ego du poète se débat « au milieu d’un vaste tissu
mental où il a perdu toutes les routes de son âme ». Dans « Description
d’un état physique » et « Lettre à Monsieur le Législateur de la Loi
sur les stupéfiants », l’opium est présenté comme la réponse à cette souffrance,
la substance qui lui permet de « rentrer dans la vie de [son] âme ».

Le Pèse-Nerfs (1927) est un
court recueil de textes où Artaud, en s’adressant à diverses personnes –
« vous », « Il », « On », « Chers
amis » – cherche à se saisir en
même temps qu’il veut imposer cet
Artaud insaisissable. Et à la fois, l’auteur est détenteur d’un mystère, d’une
conception du monde qu’il est seul à avoir et qu’il se montre parfois frustré
de ne pouvoir partager. Il fait passer dans ces textes son incapacité à vivre, et
parle des trous et des arrêts qui constellent et dénaturent sa vie et sa
pensée.

L’Art et la Mort (1929) est un recueil de textes où Artaud parle de la mort comme d’un
engloutissement, une noyade, une asphyxie. Il se dit persuadé que c’est la mort
elle-même qui apparaît dans l’appréhension angoissée de la mort, comme lors des
peurs paniques de l’enfance. Il évoque longuement les figures d’Héloïse et
d’Abélard, la castration de celui-ci. Ce texte sur la mort est néanmoins très
vivant, plein d’exclamations.

Le Théâtre et son double (1938)
est une réunion d’articles où figurent des conférences prononcées à la Sorbonne
dont « La Mise en scène et la métaphysique » (1931), « Le
théâtre et la peste » (1933), les deux manifestes sur « Le théâtre et
la cruauté » (1932-1933) ou encore « Le théâtre alchimique » et
« Théâtre oriental et théâtre occidental ». Dans ces écrits Artaud
dit sa volonté, et même la nécessité de rendre à la scène sa dignité
métaphysique, au spectacle sa qualité de manifestation religieuse, à la mise en
scène ses aspects magiques et sorciers. Contre les pièces psychologiques,
l’auteur veut un théâtre plus rattaché au drame et à la souffrance originels de
l’homme, dans la veine de la tragédie antique, des mystères du Moyen Âge et de
ce théâtre d’Extrême-Orient auquel lui avait donné accès les danseurs balinais
de l’Exposition universelle. Le spectateur doit être terrorisé, touché dans son
corps pour que son esprit soit ramené « à la source des conflits ».
La langue d’Artaud se fait ici très colorée, et quelque peu ésotérique.

D’un voyage au pays des Tarahumaras (1945) paraît dans une édition augmentée en 1974 sous le titre Les Tarahumaras. Cette œuvre comprend
les textes La Montagne des signes et La Danse du Peyotl déjà parus sans nom
d’auteur en 1937 dans La Nouvelle Revue
française
. Artaud y témoigne de son voyage de presque une année au Mexique,
des rites auxquels il a assistés, à la recherche de lui-même et d’une
révélation.

Lettres de Rodez (1946) – un
Supplément paraît en 1949 – réunit
les lettres qu’a adressées Artaud de l’asile de Rodez à l’éditeur Henri
Parisot. Elles mettent fin à huit ans de silence de l’écrivain qui y décrit la
crise mystique qu’il traverse.

Van Gogh ou le Suicidé de la société (1947)
a été rédigé presque d’une traite après une visite par Artaud de l’exposition
Vincent Van Gogh qui se tient en 1947 au musée de l’Orangerie. Alors que
certains qualifient encore l’art du maître néerlandais de dégénéré, Artaud se
livre dans son texte à une défense de l’aliéné, présenté comme « un génie incompris dont l’idée qui
luisait dans sa tête fit peur »
, un extralucide en butte aux institutions
et persécuté, et à une attaque de la société, incarnée dans une psychiatrie
injuste et criminelle. L’amateur de peinture qu’est Artaud – il apprécie
particulièrement Modigliani, Braque, Paolo Uccello, Balthus – brosse aussi d’un
œil précis l’art de Van Gogh : « Van
Gogh est peintre parce qu’il a recollecté la nature, qu’il a fait gicler en
gerbes monumentales de couleurs le séculaire concassement d’éléments,
l’épouvantable pression élémentaire d’apostrophes, de stries, de virgules, de
barres dont on ne peut plus croire après lui que les aspects naturels ne soient
faits »
. Pour Artaud, la peinture de Van Gogh fait sonner la réalité même avec son « timbre
supra-humain ». La violence que le peintre a manifestée contre lui –
l’oreille coupée, le coup de fusil dans le ventre – serait selon Artaud une
réponse à celle subie, à l’obscénité et à l’imbécillité du monde, pour qui son
extralucidité n’est qu’un délire, et un geste commis à défaut de pouvoir tuer
son psychiatre. Hommage est rendu à l’œil comme à la plume d’Artaud lorsqu’en
2014 le musée d’Orsay met en regard les toiles de Van Gogh avec des extraits de
son œuvre.

Artaud le Mômo (1947) est un
recueil de cinq textes : « Le Retour d’Artaud le Mômo » montre, à
travers un rythme syncopé et un style incantatoire, un homme prisonnier de sa
chair qui n’en peut plus du monde tel qu’il est. Dans « Centre Mère et
Patron Minet » le poète fait passer sa haine du sexe, de la génération sur
un ton sarcastique. « Insulte à l’inconditionné » poursuit cette
aversion pour le charnel et donc la condition humaine. « L’exécration du
Père-Mère » est le cri d’un homme, torturé physiquement et mentalement,
poussé contre l’existence. Enfin « Aliénation et magie noire »
condamne la psychanalyse, les médecins et le traitement par électrochocs.

 

 

« Sur le plan social,
les institutions se désagrègent et la médecine fait figure de cadavre
inutilisable et éventé, qui déclare Van Gogh fou. En face de la lucidité de Van
Gogh qui travaille, la psychiatrie n’est plus qu’un réduit de gorilles
eux-mêmes obsédés et persécutés et qui n’ont, pour pallier les plus
épouvantables états de l’angoisse et de la suffocation humaines, qu’une
ridicule terminologie, digne produit de leurs cerveaux tarés. Pas un
psychiatre, en effet, qui ne soit un érotomane notoire. »

 

Antonin
Artaud, Van Gogh, le Suicidé de la
société
, 1947

 

« Je voudrais faire un
Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène
où ils n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec
la réalité. »

 

Antonin Artaud, L’Ombilic des limbes, 1925

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