L'eau des collines

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Jean de Florette : L’arrogance et l’orgueil

SiJean Cadoret est un personnage fort sympathique, il ne faut pas cependant toutlui pardonner, car il possède aussi un grave défaut : il a l’arrogance del’éducation. Plus éduqué qu’Ugolin et que les autres Bastidiens, il tire decette éducation un sentiment de supériorité indu qui ne lui apporte pasgrand-chose et le rend aveugle à ses propres limites. Il est vrai que lespratiques agricoles tirées des livres produisent mieux et plus tôt que laroutine d’Ugolin. Il est également vrai que l’exécration de Jean pour cettedernière est donc bien fondée. Mais il a toujours trop foi en ses livres,ignorant les problèmes que ses plans peuvent susciter, comme le problème dugros ventre pour les lapins. Cet aveuglement est aggravé par sa certituded’être raisonnable. Ce mot fétiche l’amène à minimiser les promesses qu’iltrouve dans les livres, mais non à accepter les doutes tout aussi raisonnablesd’Ugolin ; car n’oublions pas que bien qu’Ugolin manœuvre pour la perte deJean, ses mises en garde sont réalistes.

Cettearrogance intellectuelle de Jean explique d’ailleurs pourquoi il est si facilepour Ugolin de le mener par le bout du nez. Associant la simplicitéintellectuelle à la simplicité des mœurs, Jean ne peut imaginer l’hypocrisie deson voisin. Il prend pour acquis qu’un homme si simple et de toute évidence peuintelligent ne pourrait être assez rusé pour le fourvoyer. Malgré le fait qu’ilsoit plus que prêt à se méfier des Bastidiens, à cause des avertissements de samère, il fait confiance au premier qu’il rencontre. En somme, il ne peut selibérer des préjugés de Crespin, pas plus que les Bastidiens ne se libèrent deleurs préjugés anti-crespinois. Jean se croit meilleur qu’eux, et de bon nombrede façons il l’est, mais sans en être conscient il est beaucoup plus proche deleur nature qu’il ne paraît.

Cettearrogance inconsciente se heurte à l’orgueil des Soubeyran, incarné dans lapersonne de César, le Papet. Toutes les ambitions de ce dernier sont dirigéesvers la perpétuation de la famille et le rétablissement de sa fortune. Héritierdu trésor familial, il ne peut accepter qu’il n’y ait personne à qui le transmettre.Respecté dans le village pour son grand âge, il voudrait que les Soubeyran lesoient à nouveau comme ils l’étaient dans le passé. Cela se voit dans son désirde recréer le grand verger. Il est prêt à tout pour atteindre ce but, même aumeurtre (il propose d’achever Pique-Bouffigue), et à se séparer de personnesgênantes de façon lente et calculée.

Lagrande différence entre ces deux personnages vient de l’origine de leursentiment de supériorité. Jean dit « Je suis éduqué, donc… », alorsque le Papet dit « Je suis Soubeyran, donc… ». Mais tout deux secroient meilleur que les autres. À la relecture de l’œuvre, une fois la finconnue, on peut reconnaître en Jean certains traits du Papet. Ugolin remarquequ’il est évident que le grand-père de Jean était un cultivateur ; et il ya ce curieux moment où le Papet, espionnant le bossu, a presque envie d’allerlui enseigner comment faire. C’est là la grande occasion manquée, qui auraitpeut-être permis au Papet d’éviter ce qu’il regrette tellement à sa mort. Ils’agit d’un élan paternel de ce père qui n’a pas connaissance de l’être, quis’empêche même de l’être, se croyant stérile, « sec ». Il ne donne doncpas ces conseils ; mais le fils, lui, ne se privera pas d’en donner àUgolin lorsque ses méthodes s’avèreront plus productives que la routine.

Tousdeux sont intransigeants, fixés dans leurs attitudes respectives. Jean vajusqu’à enfreindre la loi, d’abord avec son lapin mâle interdit et ensuite enmettant sa vie en danger avec son dynamitage. César ne le prendra jamais en pitié,refusera de s’incliner devant l’indignation générale, n’offrira jamaisd’excuses, ne demandera jamais pardon, utilisera les noces de Manon pour soulignerson refus de courber le cou. Bien qu’il souffre du suicide d’Ugolin et del’extinction des Soubeyran, ce n’est que lorsqu’il découvre la véritableidentité de Jean qu’il se met à souffrir de ce qu’il a fait. Qu’une seulelettre manquée ait ainsi changé le cours de toute sa vie, la révélation de cequi aurait pu être, le confronte à son propre crime. Cela lui fait comprendrel’immensité de ce qu’il a fait, et il se rend compte en outre qu’il ne pourra jamaisprendre plaisir à la découverte d’un héritier, à la fortune des Soubeyran. Ilse révèle à lui-même comme un être pathétique, réduit à un état presquesemblable à celui auquel il a réduit son fils.

Tousdeux meurent de leur défaut respectif, mais la fin du Papet Manon des sources est autrement misérableque celle de Jean. Bien que le vieillard meure dans son lit après s’êtreconfessé, il meurt seul et sans illusions. Les illusions sont une chose quin’ont jamais manqué à Jean, pas plus que l’amour de sa femme et de sa fille, etc’est un réconfort que le Papet ne connaîtra jamais, tout comme il n’en ajamais ressenti le besoin avant d’avoir tout perdu.

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