L'eau des collines

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« On ne s’occupe pas des affaires des autres » : la famille et la xénophobie

Véritable devise des Bastides, cette phrase contient en elle tout ce qui permet aux deux Soubeyran de commettre leur crime. Ce refus de savoir allège la conscience, et permet aux habitants de se dire que ne sachant rien, ils ne sont pas responsables. Ils s’associent à la haine que ressentent les villageois pour les étrangers, même (et surtout) ceux du proche village, Crespin. Le rejet des étrangers, la règle immuable de ne pas prendre parti pour un étranger contre un natif, le refus du commérage orchestrent la tragédie de Jean de Florette. Pourtant, il suffira qu’ils apprennent que Jean était des leurs par sa mère pour qu’ils se sentent coupables. Pagnol fait là le procès d’un point de vue. La pitié qu’avaient les Bastidiens pour Jean (ou du moins certains d’entre eux) est étouffée par les codes de comportement du village. Et ces codes les rendent coupables d’être les accessoires de son meurtre. Mais il faudra trois étrangers pour les forcer à faire face à ce fait. Mais même là, ce n’est que la relation familiale qui les plonge dans le désespoir de leurs actes. S’ils avaient continué de croire que Jean était un simple étranger, comme le Siméon abattu par Pique-Bouffigue, ils ne se seraient jamais sentis coupables.

Mais cette peur de l’étranger fait partie de la nature du village : chaque famille se tient à part. On en a l’exemple extrême avec les Soubeyran, qui se sont mariés entre eux jusqu’à l’extinction de leur famille. Même au sein de la famille, on voit des personnes qui ne pensent qu’à elles-mêmes. L’erreur de Jean sera de laisser les avertissements de sa mère lui dicter le cours de sa pensée. Il prend pour acquis la vérité de la xénophobie bastidienne ; manipulé par Ugolin, il ne se défait pas de sa xénophobie crespinoise. Bien que victime, Jean n’est pas entièrement sans tort.

Dans cette société, la bonté ne se trouve que chez les étrangers : Baptistine et Giuseppe en sont l’exemple le plus flagrant, ainsi que leurs amis bûcherons. Mais il y a également Attilio et son père, qui en donnant les boutures qui feront la fortune d’Ugolin, font un geste inimaginable pour un Bastidien. Et c’est sans parler de Bernard Olivier, M. Belloiseau, et le nouveau curé. Ce sont ces trois derniers – adaptés au mode de vie des Bastides Blanches, connaissant les gens, mais pourvus d’une ouverture d’esprit sur le monde et d’une lucidité certaine sur la nature de la société où ils vivent – qui aideront Manon à faire éclater la vérité sur le crime des Soubeyran. Sans la venue de ces étrangers acceptés par les Bastidiens, ces derniers feraient front contre les accusations, laissant le Papet les dominer encore une fois et s’échapper. Seul le sermon du prêtre les amène à accepter les accusations de Manon ; seule la décision de Belloiseau d’agir en procureur les pousse à dire ce qu’ils savent ; seul le réconfort de la présence de Bernard donnera le courage à Manon d’aller jusqu’au bout de son accusation. En somme, seule l’arrivée de nouveaux personnages dans cette société renfermée pourra faire tomber les voiles néfastes du passé.

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