Les Diaboliques

par

À un dîner d’athées

Un jour, dans l’église de la petite ville de***, dans l’Ouest de la France, une scène des plus étranges se déroule :un homme pénètre dans le lieu saint, marche vers un confessionnal, tend auprêtre qui s’y trouve un mystérieux objet, puis s’apprête à sortir quand il estarrêté par un ami, fort étonné de le trouver là. En effet, cet homme n’estautre qu’un ancien officier de l’Empereur, grand contempteur de prêtres etathée proclamé, le chef d’escadron Mesnilgrand. Que diable vient-il fairelà ?

Mesnilgrand est un aristocrate de naissance etd’esprit, mais il ne partage en rien les idées de sa caste. Personnage tonnant,tout d’une pièce, brave sous le feu jusqu’à l’inconscience, il est aussi unartiste qui peint les paysages que son bataillon a ravagés autrefois, puiscrève sa toile une fois le tableau terminé. Il passe trois mois par an à *** oùil loge chez son père, vieillard voltairien et avare comme Harpagon. Là, chaquemercredi à midi, il reçoit des amis aux idées aussi avancées que les siennes,pour des dîners pantagruéliques où l’on vide les flacons et où l’on pourfendl’Église, ses prêtres et les fidèles. Parmi la compagnie, composée de camaradesde régiment, de prêtres défroqués et même d’un parlementaire régicide, c’est àqui traînera le mieux le nom de Dieu dans la fange.

C’est pourquoi le mercredi suivant sa visite àl’église, Mesnilgrand se voit contraint d’expliquer pourquoi il a souhaitérencontrer un prêtre. Son récit va emmener les convives et le lecteur quelquesannées en arrière, au temps où Napoléon régnait sur l’Europe. Mesnilgrand etses camarades combattaient alors en Espagne, où la guerre civile la plus atroceravageait le pays. Les envahisseurs français étaient contraints à la plusextrême vigilance et procédaient à des opérations de représailles à fairefrémir les cœurs endurcis. Le chef d’escadron évoque le souvenir du major Ydow,officier que tous connurent là-bas et qui, en ce temps, n’était guère populaireparmi les camarades. Il est des natures qui n’attirent pas la sympathie, Ydowétait de ces gens-là. Sa compagne, en revanche, faisait l’unanimité contraire.Belle et jolie à la fois, elle semblait la pudeur incarnée, rougissant commeune fleurette sous la rosée. Rosalba – c’est ainsi qu’elle se nommait – y avaitgagné le surnom de Pudica, la pudique. Pourtant, jamais surnom n’avait été sipeu mérité, puisque la Pudica fut la maîtresse de tous les officiers durégiment, ou presque, y compris celle de Mesnilgrand. Ydow semblait ne riensavoir et certains voyaient là un calcul, celui d’un ambitieux utilisant safemme pour favoriser sa carrière. La liaison de Mesnilgrand et de Rosalba nedura guère et ce fut l’officier qui y mit fin. Quelque temps après, Ydowannonça que sa femme était enceinte. La nouvelle fut accueillie par dessourires parmi les officiers, et Mesnilgrand ne put s’empêcher de songer :était-il, lui, le père de l’enfant de Rosalba ? Toujours est-il que quandl’enfant naquit, Ydow l’aima passionnément, et immense fut son chagrin quand,au bout de quelques mois, il mourut. L’officier, ravagé par le chagrin, fitembaumer le cœur du bambin et le conserva dans une fiole.

Les semaines passèrent, et Rosalba n’avait paschangé. Un soir où Ydow jouait, Mesnilgrand alla trouver la Pudica, qu’iltrouva occupée à écrire un billet doux à son amant du moment. Entendant lebruit des pas d’Ydow qui rentrait, elle dissimula Mesnilgrand dans un placard.De là, l’officier assista à un drame épouvantable. Ydow avait perdu au jeu etfit une scène atroce à sa femme. Il l’accabla de reproches, l’insulta de façongrossière, s’empara du billet à peine cacheté et somma Rosalba de révéler lenom de son amant. Ivre de colère, la jeune femme lui jeta au visage qu’elle nel’avait jamais aimé, et qu’il n’était pas le père de son enfant. Ydow s’emparaalors de la fiole contenant le cœur du petit et l’écrasa sous le talon de sabotte. Puis il ramassa l’organe, le jeta au visage de la mère, qui le lui jetaen retour. Mesnilgrand entendait tout de cette lutte sordide, jusqu’au momentoù les cris terribles de la femme le poussèrent à quitter sa cachette pour lasecourir. Là, un spectacle atroce s’offrit aux yeux du soldat : Ydow, àl’aide de la cire à cacheter brûlante, infligeait à Rosalba une blessure intimequi devait l’empêcher de le tromper encore. Horrifié, Mesnilgrand tira sonsabre du fourreau et l’enfonça dans le dos d’Ydow. Il n’eut que le tempsd’appeler le médecin, avant d’être appelé lui-même pour défendre lecantonnement attaqué par les Espagnols.

Mesnilgrand conclut son récit aux convivessilencieux : Ydow est mort, et plus jamais il n’entendit parler deRosalba. Avant de partir, il a ramassé le petit cœur flétri, et l’a porté surlui pendant toutes ces années. Puis le poids en est devenu trop lourd, et ill’a confié à un prêtre, celui-là même que son ami l’a vu visiter dans leconfessionnal. Si l’Église n’existe que pour recueillir les cœurs, vivants oumorts, dont personne ne veut, cela suffit à justifier son existence.

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