Les Diaboliques

par

La vengeance d’une femme

Un soir, dans le Paris de la fin du règne deLouis-Philippe, le jeune Robert de Tressignies flâne sur les boulevards. Unefemme vêtue de jaune attire son regard ; sa tournure vaguement orientalele séduit ; sa démarche l’attire : il décide de la suivre. Laprofession de la femme ne fait pas de doute : c’est une prostituée, etTressignies marche dans ses pas jusqu’à la rue Basse-du-Rempart, venelleobscure qui a tout d’un coupe-gorge. Quelque chose dans l’allure de laprostituée rappelle un souvenir au jeune homme, une dame, une silhouette qu’ila peut-être croisé un jour. La femme entre dans une maison sordide, grimpe unescalier obscur jusqu’à un palier brillamment éclairé. Le couple pénètre dansune chambre où règne le désordre habituel aux lieux de basse débauche. Bientôtla femme est nue ; sa beauté et sa grâce stupéfient Tressignies et elleoffre au jeune homme blasé un tourbillon de sensations, qui l’emportent pardelà tout ce qu’il a connu jusqu’alors. Cependant, au plus fort de leur étreinte,la femme fixe un bracelet qu’elle porte au poignet, bijou orné du portrait d’unhomme auquel elle se met à parler en espagnol. Serait-ce l’homme qu’elleaime ? Une fois la tempête de la luxure passée, Tressignies ne manque pasd’interroger la femme sur ce portrait et le sens des paroles qu’elle lui aadressées. Alors la femme fait au jeune homme ébahi ce récit.

L’homme du portrait ? C’est son mari etelle le hait. Elle est la duchesse d’Arcos de Sierra Leone. Son mari, donChristoval, est le plus grand des grands d’Espagne, trois fois duc, cinq foiscomte, quatre fois marquis, descendant des rois goths, ivre d’orgueil et sûrd’être, lui, plus noble que le plus puissant des rois d’Europe. Elle – queTressignies a effectivement croisée lors d’une villégiature à Saint-Jean-de-Luztrois ans plus tôt – est née Turre-Cremata, dernière de sa race. Quoi de plusnormal que les rejetons de deux des plus illustres familles d’Espagne semarient ? D’amour, il n’en était pas question. Le couple vivait dans unfier isolement dans le château ancestral du duc, non loin de la frontièreportugaise. Un jour, un cousin, don Esteban, marquis de Vasconcellos, vint lesvisiter à Sierra Leone. À sa grande surprise, la duchesse sentit naître en elleun sentiment nouveau, qu’elle reconnut bientôt comme de l’amour. Consciente deses devoirs d’épouse et de duchesse, elle s’en ouvrit à son mari, qui traitapar le mépris sa confidence, persuadé que jamais son cousin n’oserait lever lesyeux sur sa femme, aussi élevée, pensait-il, que la femme de César. Il n’enfallut pas plus pour que la duchesse se jetât dans les bras de don Esteban,avec qui elle vécut une liaison tendre et passionnée.

Malheureusement, le duc de Sierra Leonen’ignorait rien de ce qui se passait sous son toit, et les amants allaientchèrement payer leur faute. Don Christoval fit étrangler don Esteban sous lesyeux de la duchesse, puis il lui fit arracher le cœur. Quand il fit jeter l’organeà deux chiens, la duchesse leur disputa le morceau de chair meurtrie. Puis unsilence de tombeau écrasa le couple, le duc muré dans son orgueil et sa femmedans son désespoir et sa soif de vengeance. Elle décida de punir son mari parce qu’il avait de plus cher : l’honneur de son nom. Elle parvint à fuir lechâteau, voyagea jusqu’à Paris et mit en œuvre son plan destructeur : ellese fit prostituée, ne cachant pas qui elle était, travaillant dans la rue laplus fangeuse de Paris, afin que le nom de Serra Leone en fût davantage flétri.Son but ultime est de contracter une maladie déshonorante et d’en mourir, afinque le nom de don Christoval en soit souillé à jamais. Et au plus fort desétreintes, elle contraint le portrait à contempler la boue dans laquelle ellese vautre.

Quand Tressignies quitte la chambre sordide,c’est un homme changé. Bouleversé par ce qu’il vient d’entendre, il abandonnesa vie de salons et de femmes et quitte la capitale. C’est un an plus tardqu’il y revient et apprend la mort de la duchesse. Elle a atteint son but, elleest morte parmi les prostituées à l’hospice de la Salpêtrière, et son corpssplendide a disparu dans la putréfaction de la maladie. Elle est inhumée commeune fille repentie, ultime vengeance par delà la mort.

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