Les Diaboliques

par

Le plus bel amour de Don Juan

Don Juan, comte de Ravila, le plus grand desséducteurs, arrive au soir de sa vie. Son regard est fier, mais des filsd’argent commencent à cerner son front hautain, et si les femmes posenttoujours sur lui d’ardents regards, ils sont maintenant mêlés d’on ne saitquelle tendresse, de celle qu’on a pour un fauve qui va faiblir. Il est à l’âgeoù l’on commence à contempler le chemin parcouru et le narrateur va raconter lebanquet qu’offrirent un soir douze femmes à Don Juan, et qui lui permit de dévoilerà ces douze douairières un peu de ce que recèle son cœur.

Dans le boudoir de Mme de Chiffrevas douzebelles femmes sont réunies ; toutes furent un jour la maîtresse du comtede Ravila. Elles lui offrent un banquet somptueux, aux saveurs rares, dignesd’un Orient de légende. Lui, tel un Sardanapale, se voit entouré de ces femmessuperbes qui s’offrent encore à lui, réunies comme pour un sacrifice ultime oùbrûleraient, dans la flamme de leur passion, leur beauté et leur vertu. Etc’est alors que l’aube point derrière les rideaux roses fermés que Don Juan, àla demande de Mme de Chiffrevas, raconte quel fut le plus bel amour qu’ilinspira. Bien des années auparavant, il vécut une grande passion avec unefemme, mariée bien sûr, et marquise. Brune de cheveux mais blonde de teint etd’esprit, elle vivait avec Don Juan le second amour de sa vie, le vraicelui-là, car chacun sait que le premier amour n’est que la préparation du suivant.Passionnée et incapable de cacher ses sentiments, elle n’en était pas moins,chose surprenante, maladroite dans l’étreinte, et son amant devait bien souventl’instruire et la guider. Ni pruderie ni coquetterie chez cette femme innocenteet sincère qui se vouait à sa passion comme le prêtre se voue à Dieu.

Cette femme avait une fille, une enfant detreize ans, qui manifestait vis-à-vis de Don Juan une antipathie certaine,quittant la pièce quand il y entrait, s’asseyant loin de lui quand on la contraignaità y demeurer. Sans charme ni grâces, la fillette était dévote et portait à mêmela peau médailles et scapulaires. Don Juan était d’une grande politesse avecelle, elle se montrait glaciale. Sa mère l’interrogeait sur cette froideur,mais l’enfant niait et se refermait sur elle, et la marquise renonçait àattendrir ce petit bronze. Jusqu’à ce jour où le curé de la paroisse, sainthomme qui ne fréquentait pas les salons, se présenta à la mère. Sa fille venaitde le supplier de révéler à sa mère le secret qu’elle lui confessait :elle était enceinte ! Stupéfaite, la marquise alla trouver l’enfant,l’interrogea doucement, et obtint cet aveu : le coupable, le père del’enfant qu’elle portait, c’était Don Juan, le comte de Ravila. Et pourquoipas, se dit la belle marquise ? Poussant l’interrogatoire plus avant, ellevoulut tout savoir des circonstances de la rencontre, et la fillette luiraconta : un soir, M. de Ravila resta assis longtemps dans un grand fauteuil,au coin de la cheminée. Quant il eut quitté la pièce, la fillette allas’asseoir où il s’était assis, et sentit un grand trouble la pénétrer, comme sielle tombait dans un brasier. Elle sentit quelque chose en elle, et fut sûreque c’était un enfant.

La marquise rit beaucoup en rapportantl’anecdote à son amant, bien plus tard, alors que sa fille, mariée, était déjàdécédée. Mais Don Juan ne rit pas. Pas plus que les douze femmes qui entendent,en cette fin de nuit d’ivresse, cette confession. Ce fut là le plus bel amourqu’inspira Don Juan.

 

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