Les Diaboliques

par

Le dessous de cartes d’une partie de whist

C’est dans le décor du salon de la baronne deMascranny, lieu de rencontre des nostalgiques de la vieille monarchie et de laRestauration, où l’on pratique encore l’art ancien de la conversation, qu’unconteur dont le narrateur ne révèle pas le nom, mais qui porte un titre desplus hauts, narre l’histoire qui va suivre.

Dans les années 1820, en Normandie, il étaitune ville aux opinions monarchiques, survivante de la Révolution et del’Empire, où les aristocrates locaux ne daignaient jamais abaisser leur regardvers la plèbe qui s’agitait sous eux, qu’il s’agît de bourgeois dont lesancêtres avaient servi les leurs, ou, a fortiori, de manants sans intérêt. Ilsse fréquentaient entre eux, exclusivement, se barricadaient derrière leurssouvenirs et leurs armoiries, et ne toléraient en leur sein que quelques Anglaisvenus s’installer sur le continent. Une seule passion agitait cette populationde momies : le jeu, et en particulier le whist. Le maître incontesté enétait le marquis de Saint-Albans, dont le salon recevait quotidiennement lesplus acharnés joueurs que comptait la ville. Un soir du mois d’août, un joueuranglais renommé, M. Hartford, amena chez le marquis un presquecompatriote, un Écossais : M. Marmor de Karkoël. Ce dernier se révéla unjoueur encore plus passionné que les autres. Âgé d’un peu moins de trente ans,le visage hâlé et vieilli, Karkoël s’installa ce soir-là dans les esprits desjoueurs de whist de la petite cité comme un maître absolu. Dès le matin, ilouvrait sa table de jeu en son logis, et les heures de la journée étaientpresque toutes consacrées au jeu de cartes. Le soir venu, il se rendait dansl’un des salons de la ville où il brillait non par sa conversation mais par sadiabolique habileté au jeu.

Le soir où il fut introduit dans le cerclefermé des joueurs de la ville, une femme partageait la table du marquis :Mme du Tremblay de Stasseville. Veuve, quadragénaire, mince et glaciale, elleétait la mère de deux enfants : un fils d’une incroyable bêtise et unefille d’une grande beauté, Herminie. Elle n’était pas dépourvue d’esprit, etses épigrammes partaient comme des flèches glacées vers ses victimes. Sonvisage impassible et ses lèvres serrées ne révélaient rien de ce qui s’agitaitpeut-être au fond de cette âme, et la bonne société avait cessé d’essayer desonder ce puits de glace. Elle jouait souvent contre Karkoël, auquel elletémoignait une politesse froide, que ce dernier lui rendait bien. Le conteur,un jeune homme de treize ans en ce temps-là, aimait et admirait Karkoël dont ilétait un peu l’intime. Il le vit un jour manipuler une petite fiole qui, luidit l’Écossais, contenait un poison si subtil qu’il tuait sa victime endénouant, un par un, lentement, les liens qui l’attachaient à la vie. Ce futquelque temps plus tard que l’adolescent remarqua, un soir de jeu, la touxsèche de Mlle de Stasseville, qui déclara simplement avoir pris froid. Ce mêmesoir, il fut surpris de voir la comtesse, d’ordinaire impassible, plonger sonvisage dans un bouquet de résédas qu’elle portait et en mordiller, et mêmemâchonner les tiges. Peu de temps après, le jeune homme était envoyé en pension,et ce fut là qu’il apprit la mort de la jeune fille, trépassée d’un mal delangueur. Troublé, il pensa à la fiole et à son mystérieux poison.

Quelques années plus tard, il revint à laville, qu’il trouva bien changée. Karkoël était parti, rappelé par son gouvernement,et Mme de Stasseville elle aussi était morte. Le jeune homme apprit que lacomtesse et l’Écossais avaient entretenu une longue et secrète liaison, tandisqu’Herminie se languissait d’amour pour le ténébreux joueur de whist. On trouvachez la comtesse des résédas plantés dans une caisse. Quand on voulut lestransférer en pleine terre, on trouva dessous le cadavre d’un enfant qui avaitvécu. Le mystère reste entier sur ce petit être enfoui dans cette étrangeoubliette : on ne sut rien de lui, ni qui étaient ses parents, ni commentil était mort, s’il fut assassiné. Voilà le terrible récit qui assombrit unsoir le salon d’ordinaire si plaisant de la baronne de Mascranny.

Inscrivez-vous pour trouver des essaia sur Le dessous de cartes d’une partie de whist >